De plus en plus redouté sur les terrains de concours, Julien EPAILLARD pointe aujourd’hui à la vingt-et-unième position au classement mondial des cavaliers. Rencontré lors du Meeting d’Automne à Saint-Lô en octobre dernier, le cavalier tricolore s’est livré comme il le fait rarement. Le fruit de cet entretien est à lire ici, sur Jump’inside !

Né en Normandie, pouvez-vous nous parler de la place du cheval dans cette région ?

« Je suis effectivement né à Cherbourg, et le cheval a incontestablement une grosse place dans la région. C’est une filière importante, qui génère bon nombre d’emplois, de vocations… C’est sûr qu’il vaut mieux être né dans une région comme celle-ci plutôt qu’une autre quand on fait un métier comme le mien ! »

Avoir un élevage made in « EPAILLARD » constitue-t-il une force pour vous ?

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« Oui je le pense vraiment ! Mon épouse, Susana, a débuté l’élevage il y a déjà une vingtaine d’années, et nous commençons maintenant à sortir quelques chevaux qui font du haut niveauUsual Suspect d’Auge, par exemple, a gagné en Grand Prix 5*, Safari d’Auge est un bon cheval aussi, qui en plus a une production intéressante, Tecla d’Auge (Asathir) a gagné deux Grands Prix avec Philipp WEISHAUPT… Pour un élevage « jeune », nous sommes déjà satisfaits de l’évolution ! Ça me fait une source d’approvisionnement en chevaux supplémentaire, c’est vraiment un atout. En vieillissant c’est quelque chose qui m’intéresse de plus en plus, et on essaye, à chaque fois, de produire des bons chevaux. »

Vous disposez d’un grand nombre de très bons chevaux, comment gérez-vous toutes ces activités ?

« Ce n’est pas toujours évident, en CSI 5* on ne peut emmener que deux chevaux. C’est pour cela que je vais régulièrement à Oliva faire des tournées de plusieurs semaines afin d’y emmener d’autres chevaux et former la relève. Là par exemple, je reviens de trois semaines à Oliva, j’y retourne deux semaines dès la semaine prochaine, et tout ça entre deux gros concours. L’idée est vraiment d’assurer mes arrières en formant d’autres chevaux, plus jeunes mais en devenir. »

Après Virtuose Champeix, Olivier SADRAN a sécurisé Queeletta pour vous, pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?

« J’ai rencontré Olivier SADRAN il y a maintenant un peu plus de deux ans au Global Champions Tour de Rome, il m’avait parlé de son projet de monter une équipe pour le circuit GCL et tout est parti de là. Les choses se sont faites, nous avons fait deux saisons ensemble. C’est quelqu’un qui adore le sport de haut niveau, quelque soit le sport, il est d’ailleurs propriétaire du club de football de Toulouse. Il a aussi une équipe de jeunes cavaliers chez lui qu’il voudrait faire évoluer vers le haut niveau, en leur donnant en tout cas les moyens nécessaires pour le faire. Notre collaboration c’est ça : amener les plus jeunes, Jeanne, Louise, Nina, au haut niveau grâce à ce circuit et les faire évoluer au plus haut niveau. Le but est d’évoluer le plus possible, et de faire évoluer toute son équipe avec moi comme pilier pour les encadrer avec mon expérience. Malgré tout ce qu’on peut dire sur le Global Champions Tour, il y a quand même les meilleurs cavaliers mondiaux, mis à part une infime partie qui le boude. »

Virtuose Champeix
Virtuose Champeix, propriété de l’écurie Chev’el ©Alice Bonnemains

Pourquoi avoir favorisé le circuit du Longines Global Champions Tour plutôt qu’un autre ces dernières années ?

« Je ne considère pas avoir favorisé le circuit du LGCT, il se trouve que je fais partie d’une équipe sur ce circuit mais je ne délaisse pas le circuit des Coupes des nations. L’année passée je n’avais pas de chevaux pour courir en Coupes des nations, c’est la seule et unique raison de ma forte présence sur le circuit proposé par Jan TOPS. L’année prochaine, si tout se passe pour le mieux, je devrais avoir cinq chevaux capables de sauter CSI 5*, à ce moment-là j’aurai suffisamment de chevaux pour sauter les deux circuits. Ce n’est plus un secret pour personne, Usual Suspect ne peut pas faire des Coupes des nations : il ne saute pas les rivières, et Virtuose n’était pas assez régulier. Il y aurait pu avoir Aix-la-Chapelle, où on s’est posé la question de savoir si oui ou non j’intégrais l’équipe de France mais en y réfléchissant, c’était un peu trop tôt, le cheval avait pas mal couru donc on a fait le choix avec Thierry POMMEL de ne pas y aller. Mais je ne suis pas du tout contre le circuit Coupe des nations, je sais que je peux avoir cette image là mais ce n’est pas parce que je fais le circuit du Global que je ne peux pas faire des CSIO. Il faut juste rester cohérent. Je n’emmènerai jamais Usual à Aix-la-Chapelle alors que je sais pertinemment qu’il saute mal sur l’herbe et qu’il ne passe pas les rivières, ça serait me tirer une balle dans le pied et je ne vois pas l’intérêt ! »

La veste bleue ne vous manque-t-elle pas ?

« Évidemment que si ! C’est toujours agréable de monter en équipe, maintenant il faut avoir un cheval compétitif. Je ne vais pas y aller pour y aller. Le fait qu’il y est de plus en plus de circuits est une bonne chose, ça permet à plus de cavaliers d’accéder au haut niveau, donc je ne vois pas le côté négatif du Global Champions Tour par exemple… Ça a fait évoluer les dotations en Coupe des nations aussi, par ricochet. »

C’est quelque chose qui vous plait de transmettre votre savoir ?

« Oui, bien sûr, c’est quelque chose d’intéressant, j’ai toujours bien aimé entrainer ! Jusqu’ici je n’avais pas forcément le temps mais maintenant qu’avec l’équipe Chev’el on se retrouve régulièrement sur les mêmes concours, cela facilite les choses. Je vais chez eux, à Toulouse, une ou deux journées par mois. On est dans une période de transition puisque les jeunes étaient jusque-là entrainés par Eric LOURADOUR, qui a arrêté pour se consacrer à d’autres projets en Italie. Je fais donc la jonction entre le départ d’Eric et l’arrivée de Katy et Henry PRUDENT en avril prochain. À l’avenir, ces derniers devraient prendre le relais tout en m’intégrant à leur équipe. J’apprécie vraiment la famille PRUDENT et je suis très preneur de leurs conseils. L’idée pour l’avenir est d’essayer de communiquer tous ensemble pour essayer d’évoluer au mieux, c’est ce qu’on met en place progressivement mais nous sommes limités par les obligations scolaires des plus jeunes. »

Vous avez récemment fait le choix de laisser vos chevaux pieds nus. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

« Cette réflexion, d’enlever les fers, a commencé grâce à la famille HECART. Je monte des chevaux de Michel HECART, et c’est vrai que c’est lui qui a été le pionnier de cette méthode du parage naturel, dans le saut d’obstacles français. L’idée est de faire reposer le cheval sur ses pieds et non plus sur la paroi externe. La transition pour des chevaux d’âge, qui ont déjà été ferrés depuis longtemps, est assez longue à mettre en place. Les chevaux ne sont pas du tout habitués à travailler sur leur sole donc le temps d’adaptation peut être vraiment long. Pour l’instant nous sommes en pleine phase de transition, il y a du pour et du contre, notamment des contraintes au niveau des pistes en herbe où on sera surement obligés de re-ferrer des chevaux. Mais les chevaux n’ont aucun problème à remettre des chaussures après avoir étés déferrés. Il n’y a pas de règle stricte de toute façon, il faut savoir s’adapter aux différentes situations. »

Cela s’applique à tous vos chevaux ?

« Mes chevaux de tête actuels comme Virtuose Champeix, Queeletta et les chevaux qui font des CSI 5* en ce moment sont encore ferrés car je n’ai pas eu le temps de les arrêter le temps de leur adaptation. En revanche, tous mes jeunes chevaux et les chevaux que j’ai emmenés à Oliva, qui reprennent les concours à un niveau inférieur, sont déferrés. C’est une bonne expérience, il y en a certains que j’ai dû re-ferrer car ils étaient moins bien et je n’avais pas forcément le temps d’attendre : l’adaptation dure entre deux mois et deux ans pour des chevaux d’âge. Pour l’instant je ne veux pas dire « je déferre tout et c’est comme ça », ce changement n’est pas radical. En revanche, avec certains chevaux qui ont des problèmes de locomotions j’ai de très bons résultats. Des chevaux qui n’étaient pas forcément carrés, sont devenus droits sans faire appel au vétérinaire et sans infiltration, ce qui est très positif pour moi. »

Quels ont été les premiers chevaux confrontés à ce changement ?

« J’en ai déférré pas mal, notamment Safari d’Auge et Quincy Lady, donc il a fallu leur donner une pause pour que leur pied se réhabitue à fonctionner comme il aurait toujours dû le faire. Safari a ressauté avec mon épouse à Oliva et il était très bien, Quincy Lady recommence à sauter des 1.40m après quatre mois d’arrêt, et les résultats sont époustouflants : elle gagne quatre épreuves à à Oliva et va faire les Grands Prix Silver les deux prochaines semaines. C’est assez intéressant. Les chevaux de la famille HECART, sur lesquels on a plus de recul, comme Toupie et Alibi de la Roque, sont parfaitement à l’aise déferrés, avec un pied incroyable et tout roule.

Je pense qu’on peut appliquer le parage naturel à tous les chevaux, mais certains prennent énormément de temps et on n’en a pas toujours suffisamment à haut niveau. Usual Suspect est arrêté depuis deux mois parce que je voulais lui donner du repos et je vois que son pied retrouve sa fonction. Mais si en janvier, quand je vais le remettre en route, il n’est pas à l’aise alors je lui remettrai des fers. Quoi qu’il arrive je pense que ça ne peut faire que du bien d’enlever les fers de temps en temps pour que le pied retrouve son fonctionnement, et après on s’adapte au cheval et on ferre si vraiment on en analyse le besoin. »

Le principal problème à cette méthode alternative n’est-il pas le regard des gens ?

« Le regard des gens je ne pense pas mais celui des propriétaires qui n’ont pas toutes les connaissances, peut-être. Ils peuvent être inquiets. Cependant je ne suis pas fermé sur la question, j’ai des chevaux comme Jalanta P (propriété de Jane RICHARD PHILIPS) où la question ne se pose pas car je respecte le choix de la propriétaire. Je continuerai à monter des chevaux ferrés, par contre avec les miens je fais comme je le sens. Des chevaux qui n’ont jamais eu de fers peuvent très bien évoluer comme ça toute leur vie. Le problème intervient à partir du moment où on les ferre, très jeunes, sans jamais remettre en question ce qui est devenu fondamental. Il faut se poser des questions quand on a trop de chevaux qui cassent, trop de problèmes de tendons, d’articulations, qu’il faut faire des infiltrations tous les quinze jours… Il faut réfléchir et changer notre méthode ! Une chose est sûre, c’est qu’avec Michel HECART on constate qu’on fait moins travailler les vétérinaires, malheureusement pour eux. Je pense que diminuer les infiltrations a vraiment un impact positif sur la longévité de la carrière sportive du cheval. On prend le problème à sa racine plutôt que de mettre la poussière sous le tapis. « 

Passionné de moto également, quelle relation faites-vous entre ces deux sports ?

« La moto-cross est un sport très physique, aujourd’hui j’ai quarante-deux ans et je n’ai plus vraiment le physique pour faire ce sport. C’est vrai que de temps en temps je vais m’amuser un peu pour me vider la tête mais ça reste vraiment du loisir, c’est plutôt un échappatoire quand j’ai du temps libre. C’est juste pour le moral ! On ne peut en revanche pas comparer la moto avec le cheval, il y a certaines similitudes comme l’équilibre, notamment dans les sauts et dans les virages, mais sur une moto il y a un frein et un accélérateur qui fonctionnent normalement instantanément. Sur les chevaux ce n’est pas le cas ! »

La sécurité est primordiale dans ces deux sports, que pouvez-vous nous dire à ce sujet dans le monde équestre, notamment avec les malheureux accidents en CCE ?

« Je ne connais pas assez le concours complet pour parler de l’évolution des obstacles fixes par exemple. En revanche, dans notre discipline, on a fait beaucoup d’efforts avec notamment les fiches de sécurité qui existent depuis plusieurs années. Il ne faut pas oublier qu’avant, on ne mettait même pas de bombe pour monter à cheval, aujourd’hui c’est devenu incontournable, on voit même l’apparition des air-bags, il y a des solutions nouvelles qui arrivent… Le sport évolue et la sécurité avec. Je pense surtout que plus on va vers le haut niveau moins il y a de risques car les cavaliers sont de plus en plus précis. Néanmoins il ne faut pas oublier que le risque zéro n’existe pas. »

Propos recueillis par Alice BONNEMAINS. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE