Si cela ne surprend pas de retrouver des cavaliers enfants de champions à haut niveau du saut d’obstacles, un autre phénomène se fait lui remarquer depuis quelques années. En effet, des cavaliers d’autres disciplines viennent briller sur les barres. Le champion d’Europe en titre Peder FREDRICSON a par exemple débuté en concours complet avec une participation aux Jeux Olympiques de 1992 à Barcelone avant de se tourner vers le saut d’obstacles. Michael JUNG et Ingrid KLIMKE, légendes du concours complet, peuvent être tous deux retrouvés sur les pistes des deux disciplines aujourd’hui au plus haut niveau.

Mais que vient donc expliquer cette réussite des cavaliers de complet, anciens et actuels, dans le saut d’obstacles ? Ces trois champions ont tenté de répondre à la question.

Pourquoi les cavaliers de concours complet performent-ils en saut d’obstacles ?

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Peder FREDRICSON : « Je pense que c’est simplement parce que les autres n’ont pas essayé de faire ce que les cavaliers de complet font. Ce que je veux dire c’est qu’il est facile de ne se consacrer qu’à une seule discipline et d’y exceller, mais je connais quelques cavaliers de saut d’obstacles qui se sont essayés au concours complet et on ne peut pas dire qu’ils aient eu énormément de réussite.

J’ai moi-même changé de discipline et suis passé du complet à l’obstacle pur parce que j’ai eu le sponsor avec H&M. Ils étaient dans le saut d’obstacles et voulaient que j’en fasse. J’en faisais déjà un peu à l’époque où je faisais du concours complet : mon frère est un cavalier de saut d’obstacles et ma femme en faisait aussi donc j’en ai fait également. Les dernières années j’ai fait les deux à vrai dire. Je ne regrette pas avoir changé de discipline, je suis heureux de ce que je fais aujourd’hui et j’aime vraiment ça. J’aime aussi le complet, c’est un sport fantastique mais je ne regrette pas d’avoir réalisé ce changement. Je le regarde maintenant et j’essaie de marcher les parcours de cross quand je le peux. J’ai sinon participé au derby de Falsterbo cette année (avec H&M Carat Desire où le couple a terminé quatrième, ndlr). Les derbys sont quelque chose de spécial qui ont lieu à des concours particuliers. Il faut avoir des chevaux faits pour ce type d’épreuve.

J’ai pensé à faire du saut d’obstacles et du complet à haut niveau en même temps jusqu’à ce que je réalise que ça serait énormément de travail de faire les deux à la fois. Aujourd’hui alors que je ne fais qu’une seule discipline, je suis quand même souvent loin de chez moi et je dois prendre en compte le fait que j’ai trois enfants. Ça pourrait être sympa et drôle mais je ne suis pas prêt et ne souhaite pas investir le temps nécessaire pour faire les deux. Peut-être que je pense de cette façon parce qu’il est déjà assez difficile de faire du saut d’obstacles et que si je devais faire aussi du complet, il n’y a pas de doute que je perdrais des places dans le classement mondial.

Je pense que la façon dont mon expérience en complet peut influencer mon équitation en saut d’obstacles est particulière dans mon cas dans le sens où je montais des pur-sang quand je faisais du complet ce qui nécessitait une façon de monter plutôt légère. De plus j’ai travaillé pour Mark TODD pendant quelques années et je pense qu’il m’a influencé dans ma façon de monter.

Je suis très fier d’en être arrivé là dans le saut d’obstacles alors que j’ai commencé dans le concours complet, mais j’adore vraiment certaines parties du complet. A vrai dire faire du cross me manque et simplement pouvoir marcher un parcours de cross me manque. J’ai toujours aimé reconnaître ces parcours, vous savez vous les marchez, vous êtes à l’extérieur, vous êtes avec des amis et à chaque fois c’est un parcours différent… J’aime ça dans le complet. Dans le saut d’obstacles, on est tous les jours au même endroit et on fait la même chose chaque jour. De plus, il y a aussi le lien que vous avez avec un cheval de complet, ce que vous faites ensemble sur le cross…

Je pense que le lien que vous avez avec un cheval de complet est différent de celui que vous avez avec un cheval d’obstacle. Quand vous faites du dressage et qu’ensuite vous allez sur un parcours de cross et de saut d’obstacles, vous devez vraiment très bien connaître votre cheval pour réussir. Je pense aussi que l’on peut bien plus formater, adapter son cheval en complet alors qu’en saut d’obstacles il faut avoir une super star au bout du compte. Je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir un très bon cheval en complet mais j’ai l’impression qu’en tant que cavalier, si vous réussissez à bien monter dans chaque discipline, c’est-à-dire faire un très bon dressage, cross et hippique, vous pouvez avoir cela avec un cheval un peu moins talentueux que celui dont vous auriez besoin en saut d’obstacles.

Cela fait déjà longtemps que je suis passé du complet à l’obstacle donc je pense que le concours complet a beaucoup changé depuis le temps mais bien sûr maintenant je vais en concours tous les week-ends alors qu’à l’époque où je faisais du complet je sortais peut-être une fois par mois. C’est dans cet aspect qu’il est beaucoup plus intéressant pour moi de faire du saut d’obstacles que du concours complet. Cela fait un moment depuis la dernière fois que j’ai concouru en complet et quand j’en faisais l’atmosphère était plutôt détendue. Il n’y avait pas autant de fans qu’il y a aujourd’hui, c’était vraiment amical et il y avait une bonne et heureuse ambiance. Je suppose que cela a changé un peu maintenant parce qu’il y a plus de concours et plus d’argent, mais je ne saurais pas quoi répondre précisément à vrai dire. Cependant il y a aussi une très bonne ambiance dans le saut d’obstacles.

Je n’aurais aucune chance avec le niveau dressage qu’il y a aujourd’hui si je reprenais le complet. Le dressage est vraiment bon maintenant et je pense que le saut d’obstacles au sein des cavaliers a aussi beaucoup changé, beaucoup de cavaliers montent vraiment bien. Avant il n’y en avait que quelques-uns comme Mark TODD et également quelques surprises qui faisaient en plus du saut d’obstacles à côté, mais maintenant la plupart des cavaliers des complet de haut niveau font aussi de très bonnes choses à l’obstacle. De plus, le format du sport a aussi changé, et ils ont également changé les chevaux. »

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Le cavalier néo-zélandais Mark TODD a concouru aux Jeux Olympiques en concours complet et en saut d’obstacles © Scoopdyga / Pierre COSTABADIE

Michael JUNG : « C’est une très bonne question, je ne sais pas… C’est peut-être parce qu’il est très important de bien savoir dresser et le cross permet d’avoir une expérience et des informations utilisables à l’obstacle, quand vous galopez rapidement, avec l’équilibre du cheval par exemple… Je pense que l’on peut dire que les chevaux de complet sont les meilleurs, il est plus facile de trouver un cheval qui soit bon dans deux disciplines mais il est très difficile d’en trouver un qui brille dans les trois. Normalement un cheval sera bon naturellement dans deux disciplines et il faudra se concentrer et travailler dur sur la troisième pour régler le problème. Il faut également travailler beaucoup dans le saut d’obstacles pour être très bon dans un sport aussi difficile. Dans le dressage d’aujourd’hui, une seule petite erreur suffit pour ne plus avoir une chance de gagner.

Je suis fier d’en être arrivé là dans l’obstacle en tant que cavalier de complet mais je suis aussi très fier de mes chevaux. Le concours de Genève par exemple était très difficile, ils sont encore jeunes et n’ont pas beaucoup d’expérience et ils se sont tous très bien comportés là-bas. Ils sont encore à leurs débuts et il est très important de les amener sur de gros concours. J’arrive à concourir à la fois en saut d’obstacles et en complet car nous n’avons pas tant de concours complets en Allemagne, donc les choses seraient peut-être différentes si j’habitais au Royaume-Uni par exemple, mais ici j’ai vraiment le temps de faire du saut d’obstacles.

Je pense que mon expérience en complet influence mon équitation à l’obstacle mais au final c’est très bien car comme je l’ai dit, quand vous montez vous prenez de l’expérience à chaque fois. Par exemple, quand vous travaillez votre cheval sur le dressage cela aide beaucoup lorsque vous le travaillez ensuite à l’obstacle et ce que vous acquérez sur l’obstacle est utile une fois sur le cross. De plus, sur le cross vous galopez plus rapidement, vous descendez et montez des dénivelés importants et vous franchissez de nombreux obstacles différents et ce que vous retenez peut être utile pour l’hippique. L’ensemble aide et je pense qu’il est très important pour de jeunes cavaliers de monter de nombreux chevaux différents et de prendre d’un peu de tout, c’est la seule façon pour apprendre à bien monter.

Au final le travail est le même mais les chevaux sont complètement différents. Les chevaux de complet doivent être très bons dans les trois allures comme ils font les trois disciplines alors que les chevaux d’obstacles doivent beaucoup plus concentrer leurs qualités dans une seule et être bien meilleurs dans celle-là.

Je ne fais pas mes reconnaissances de parcours de concours de pur saut d’obstacles avec tout le monde. Je pense qu’il est important de ne pas demander à des personnes différentes parce que chaque personne s’entraîne différemment, monte différemment et a des idées et des chevaux différents. Ces personnes ne savent pas comment sont mes chevaux donc ça ne serait pas logique de suivre le plan d’autres personnes parce que cela ne me correspondrait pas. J’essaie de parler souvent avec les mêmes individus.

Il y a plus de gros concours dans le saut d’obstacles que dans le complet mais l’élevage a aussi beaucoup changé ces dix dernières années. Quand vous regardez les chevaux aujourd’hui et ceux d’il y a dix ans, ils sont totalement différents et je pense que les chevaux ont dorénavant bien plus de sang et qu’ils sont plus légers et bien plus sensibles. Les parcours ont aussi changé, en cross ou à l’obstacle, le sport a beaucoup évolué. Le public dans les deux disciplines est différent mais au final tout le monde est professionnel et aide les cavaliers donc le ressenti est le même. Sur le cross par exemple, les gens vont vraiment vous motiver d’un obstacle à l’autre alors que dans le saut d’obstacles c’est beaucoup d’encouragements au début ou une fois que le cavalier précédent a terminé, puis c’est très silencieux et cela recommence à la fin du parcours. Sur le cross on ressent cela tout le long et c’est vraiment une grande aide et motivation. Je pense que les chevaux ressentent aussi cette ambiance particulière pendant les championnats ou grosses compétitions. Dans le cross les cris permettent vraiment de motiver le cheval et le cavalier alors que dans le dressage et l’hippique, les chevaux sont bien plus nerveux et concentrés.

Les Jeux Olympiques sont aujourd’hui trop éloignés pour y penser sérieusement, mais ce serait un rêve fantastique que de pouvoir y participer à la fois en complet et  en saut d’obstacles ! »

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Michael JUNG n’a pas démérité au CHIO de Genève en se classant onzième du Grand Prix Rolex avec Fischersolution © Scoopdyga / Pierre COSTABADIE

Ingrid KLIMKE : « Je pense que les cavaliers de complet ont autant de succès dans le saut d’obstacles parce qu’il faut vraiment avoir un bon rythme et un bon ressenti sur les obstacles, plus vous soutenez votre cheval, plus vous pouvez le faire évoluer. Je pense également qu’un bon cavalier de complet doit également être un bon cavalier de saut d’obstacles. Regardez Mark TODD qui a concouru en complet aux Jeux Olympiques à plusieurs reprises et qui a aussi participé en saut d’obstacles à Barcelone. Je pense que le concours complet et le saut d’obstacles se complètent. En saut d’obstacles les barres sont beaucoup plus hautes et les distances sont plus courtes, il faut être plus précis, tout dépend de la bonne distance et il faut être parfait. La réussite des cavaliers allemands dans différentes disciplines vient elle, je pense, de l’histoire. Mon père, Reiner KLIMKE, était un cavalier de complet auparavant et ensuite est devenu un cavalier de dressage : il a ainsi participé aux Jeux Olympiques de Rome de 1960 en complet et plus tard en dressage. Je pense qu’à l’époque les cavaliers faisaient de tout.

Les chevaux sont totalement différents d’une discipline à l’autre. Il est vrai que les deux doivent clairement avoir un grand cœur pour se battre et faire de leur mieux, mais les chevaux de complet doivent avoir un bon galop dans le sens où ils savent galoper tout en s’économisant : ils doivent pouvoir tenir pendant longtemps. Je pense aussi que tout dépend de la façon dont vous les formez parce que les chevaux de complet vont avoir les plus belles vies car dans leur vie hebdomadaire ils vont faire du dressage, du saut, du cross, sortir en liberté… Toutes ces choses qu’ils font ils les aiment et donc je pense qu’au niveau du programme les chevaux de complet sont les meilleurs puisqu’ils ont l’entraînement le plus diversifié. Ils doivent faire un bon dressage en piste, être souples sur tous types de terrains, être endurants, être bons sauteurs… Ils doivent avoir un peu de tout.

Bien sûr je suis très fière d’être arrivée là où j’en suis aujourd’hui à l’obstacle. Je le suis parce que je monte avec des cavaliers tels que Meredith MICHAELS-BEERBAUM et Markus BEERBAUM, et bien d’autres encore. Je suis fière de concourir à leurs côtés et de pouvoir apprendre d’eux et les voir monter en piste et au paddock. Je pense que monter à cheval est un apprentissage, plus vous apprenez sur le saut d’obstacles, le mieux c’est.

Je pense que mon expérience dans le complet influence un petit peu ma monte dans le saut d’obstacles parce que j’aime aller vite sur les barrages et j’aime le défi. Bien sûr les « boîtes » de départ sont très différentes d’une discipline à l’autre et vous devez être certain de savoir dans quelle case vous vous trouvez, la position à l’obstacle est différente de celle sur le cross par exemple. 

J’aime faire mes reconnaissances avec mon entraîneur Kurt GRAVEMEIER parce qu’il est mon coach préféré de saut d’obstacles. Il était le chef d’équipe des cavaliers d’obstacles allemands de 2000 à 2008 et c’est pour cela que je me suis entraînée avec lui et nous travaillons d’ailleurs toujours ensemble à l’obstacle. Je fais mes reconnaissances avec lui et je me sens toujours rassurée, j’aime qu’il soit avec moi lorsque je marche mes parcours quand ils sont très difficiles.

Le complet est beaucoup plus long et vous devez être en forme et endurants. Dans les CCI 4* par exemple, vous devez être en forme et très concentrés pour une longue durée alors que dans le saut d’obstacles tout passe assez vite, en environ une minute où vous devez être très précis, totalement concentré. Je pense que c’est également un défi de devoir respirer et penser rapidement, ce sont deux différentes qualités que vous devez avoir. Dans le saut d’obstacles il y a beaucoup de tension et c’est quelque chose que vous appréciez en tant que cavalier parce que la foule est avec vous. Quand vous montez votre barrage c’est très rapide et vraiment palpitant, vous sentez que le public est avec vous et qu’il apprécie vraiment ce qui se passe et qu’il vous encourage. Sur le cross c’est clairement motivant, vous entendez les gens et les sentez avec vous et c’est toujours une bonne influence. Des fois je les entends m’encourager et crier mon nom à chaque fois que je fais quelque chose et c’est très amusant. Ça vous inspire à continuer mais vous devez être certain de rester concentré et que vous n’êtes pas en train de rire ou saluer la foule. Les chevaux ressentent totalement cette motivation. Je suis sûre qu’ils en ont conscience et qu’ils savent ce qui se passe, si c’est excitant ou si c’est plus calme.

Le concours complet a sans aucun doute changé parce qu’aujourd’hui il faut de bien meilleurs sauteurs et moins de chance qu’auparavant. A l’époque, il fallait absolument des pur-sang ce qui n’est plus autant le cas à présent. Je ne pense pas que les chevaux d’obstacles aient autant changé parce qu’ils doivent toujours aussi bien sauter et je ne vois pas d’énorme différence dans l’élevage de chevaux d’obstacles parce qu’ils sont légers, mais je pense que c’est clairement une bonne chose d’avoir un peu de pur-sang.

Ce serait un rêve que de participer une fois aux Jeux Olympiques à la fois en complet et en saut d’obstacles parce que finalement c’est ce que je fais tous les jours, c’est mon travail habituel à la maison, de sauter, dresser, galoper dans la nature… »

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Championne d’Europe de complet en titre, Ingrid KLIMKE se classe régulièrement dans des épreuves CSI 4* © Scoopdyga / Pierre COSTABADIE

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.