Cavalière de l’équipe des Philippines depuis quinze ans, Joker A. ARROYO a représenté son pays lors d’importantes échéances telles que les Jeux asiatiques de Corée et d’Indonésie ou encore le premier Championnat d’Asie l’an passé. Elle s’est d’ailleurs vue médaillée d’argent par équipe lors de ce dernier, en Thaïlande. La pilote revient avec nous sur son parcours et analyse l’évolution du sport sur son continent.

Parle-nous de ton parcours !

« J’ai grandi autour des animaux, ce qui est assez drôle car mes parents n’ont jamais été tellement pour. J’ai commencé à prendre des cours d’équitation à sept ans. Ma famille pensait que j’allais me lasser. Et non ! J’ai couru mon premier championnat régional avec l’équipe des Philippines en 2005, j’avais alors dix-sept ans. Nous sommes médaillés d’or puis tout s’est ensuite enchaîné : Jeux asiatiques puis Championnat d’Asie. J’ai terminé mes études d’avocate en 2010 puis j’ai souhaité m’installer un an en Europe pour monter à cheval. Je me suis rendue aux Pays-Bas, là où mon entraîneur et mes chevaux étaient basés, avant de retourner aux Philippines pour reprendre mes études. Aller en Europe a été la pire comme la meilleure chose, je n’ai jamais réussi à me remettre au travail une fois de retour en Asie ! Je voulais voir mes chevaux et ne pas être enfermée. À ce moment, je me suis donc rendue compte que je voulais faire de ce sport mon métier. En 2012, je suis revenue en Europe, dans le sud de la France, à Valbonne, chez Manuel HENRY qui est un coach exceptionnel, avant d’aller en Normandie puis en Belgique. Je suis retournée quelques années aux Philippines suite au décès de mon père. Enfin, j’ai rejoint les écuries de Guillaume BATILLAT, en Seine-et-Marne, et je ne compte pas bouger ! L’aéroport est proche mais c’est également bien plus simple pour se rendre en compétitions que dans le sud. »

Qu’en est-il de ta collaboration avec Guillaume Batillat ?

« Voilà trois ans que je suis dans ses écuries et je m’y plais toujours autant. Il est très exigent au niveau du travail mais il me laisse mon indépendance. Il n’essaie pas de tout gérer et me laisse essayer des techniques comme je les ressens. Je peux avoir ma propre relation avec mes chevaux. Son programme d’entraînements et de compétitions me convient très bien. J’arrive à rentrer dans de beaux concours avec lui mais je ne le suis pas tous les week-ends car je n’ai pas assez de chevaux. Puis, Guillaume m’a accompagné en Asie pour les importantes échéances. Il est très occupé mais il trouve toujours le temps car j’aime qu’il soit présent avec moi dès la visite vétérinaire jusqu’à la fin de la compétition. »

Quels sont tes chevaux du moment ?

« J’ai actuellement trois chevaux chez Guillaume. Ubama Alia est ma bonne jument qui a pris douze ans cette année. Je l’ai montée aux Jeux asiatiques en 2018 ainsi qu’aux Championnats d’Asie l’année dernière. C’était la première fois qu’elle voyageait pour ces échéances et pour d’aussi grosses épreuves, elle m’a vraiment impressionnée ! Nous devions faire notre premier CSI 5* lors du Longines Masters de Hong Kong qui malheureusement a été annulé. J’ai acheté Doucardi l’année dernière, anciennement montée par la Britannique Nicole PAVITT. Elle a beaucoup de moyens, de puissance et de caractère. Guillaume va la monter pour moi sur quelques concours. Puis, j’ai mon plus jeune cheval que je prépare pour l’avenir, Hamilton B, je l’ai acheté à cinq ans mais il n’avait fait que deux concours. De base, il est destiné au commerce car il a tout pour lui, il pourrait surtout plaire pour du Hunter aux États-Unis… À voir ! Enfin, je viens de mettre Didi de Goedereede à la retraite. Ensemble, nous avons participé aux Jeux asiatiques en 2014 puis elle a été montée par la norvégienne Lisa ULVEN jusqu’en CSI 5*. Elle est maintenant pleine de Mylord Carthago ! »

Médaillée d’argent par équipe au premier championnat d’Asie à Pattaya l’année dernière, raconte-nous cette expérience !

« Pour un premier championnat, ce n’est jamais évident, mais c’était très bien organisé, surtout avec cette histoire de quarantaine. La compétition est sur le même principe qu’un championnat d’Europe, seulement l’épreuve par équipes est à 1.40m et l’individuelle à 1.50m. Toutes les nations sont venues avec quatre cavaliers, nous trois : tous les résultats comptaient donc pour notre classement. Le premier jour a été incroyablement compétitif, nous ne nous attendions pas à ça ! Nous étions quatrièmes au provisoire et petit à petit nous sommes remontés dans le classement jusqu’à la médaille d’argent. Nous avons passé une superbe semaine ! »

Lors des Jeux Asiatiques, vous vous confrontez à des cavaliers de CSI 5* alors que ni vos coéquipiers ni vous en avez déjà fait. Comment se passent les sélections ?

« Nous devons faire une lettre de motivation à notre Fédération puis participer à une liste de Grands Prix CSI 2* tout en faisant de bons résultats. Ça ne change pas beaucoup notre programme puisque ce sont déjà des concours prévus. Nous ne sommes pas des cavaliers de CSI 5* mais lors de ces Jeux, on se mesure à certains des meilleurs cavaliers et c’est vraiment sympa ! Les parcours sont dessinés par de bons chefs de pistes, il nous faut alors être prêts et au niveau avec nos chevaux. »

En tant que représentante des philippines, peux-tu nous parler de l’équitation là-bas ?

« Ce pays est assez petit avec très peu de centres équestres et un seul site pour faire de la compétition, à Manille. Le saut d’obstacles et le dressage sont les disciplines premières mais il y a également du polo et des courses hippiques. Tous les chevaux sont achetés en Europe et des stages orchestrés par des cavaliers européens sont organisés. Nous faisons aussi venir des vétérinaires et ostéopathes. Pour ma part, mon maréchal-ferrant va toutes les six semaines aux Philippines parer les chevaux de mes cavaliers. Chaque cavalier a envie de progresser tout en faisant son possible. Comme moi, certains s’installent ou alors partent quelques mois s’entraîner aux États-Unis, en France ou pour les dresseurs, en Allemagne. Nous n’avons pas non plus énormément de cavaliers car peu comprennent ce sport, même s’ils sont toujours très contents des résultats que nous obtenons. J’espère que la communauté va s’agrandir et que nous aurons davantage de soutien venant de notre Fédération. Nous sommes un pays assez pauvre, l’État ne peut pas mettre beaucoup d’argent dans le sport. »

Y retournes-tu régulièrement ?

« J’ai une dizaine d’élèves aux Philippines qui concourent jusqu’en épreuves 1.35m. Ce sont plutôt des jeunes, tous avec un bon potentiel et qui se donnent les moyens d’y arriver ! En général, je fais beaucoup d’allers-retours de septembre à avril puisque c’est la saison des concours à Manille. Le reste de l’année, il fait trop chaud, puis mes cavaliers sont en période d’examens ou de vacances. Et, je vis mal l’hiver en France, il y fait trop froid alors j’aime bien m’y rendre (rires). D’avril à septembre, je suis quasiment à plein temps en Europe pour me consacrer aux beaux concours qu’on a ici. »

Qu’en est-il du collectif philippin ?

« Lorsque j’étais basée en Belgique, je louais des boxes dans une écurie privée avec d’autres cavaliers philippins. Nous avons essayé pour la première fois de nous réunir. C’était à la fois une bonne expérience pour l’équipe mais difficile car nous avions tous des programmes et vies différents. Mais, en réalité, la Fédération ne fait rien pour nous aider même si nous avons un léger soutien du Comité des sports Philippin. Franchement, c’est compliqué ! Cela va avec le contexte, le pays reste assez pauvre comme je l’ai dit, alors nous devons nous débrouiller par nous-mêmes. Si nous ne sommes pas motivés, rien ne se passera dans l’équitation philippine. Toute l’équipe est éparpillée dans le monde. Par exemple, mes coéquipiers Colin SYQUIA et Marie Antonette LEVISTE sont basés à Wellington. Nous ne sommes pas nombreux donc nous sommes tous amis et nous nous donnons des nouvelles régulièrement. Nous n’avons pas de stages fédéraux comme on peut en voir en France… La Fédération nous envoie seulement le chef d’équipe Xavier VIRATA lors d’importants concours. »

Plus généralement, quelle est la place du jumping sur le continent asiatique ?

« Nous n’avons pas la même culture équestre qu’en Europe bien sûr. Nous n’avons pas de chevaux à côté de notre jardin, nous ne grandissons pas avec. Mais les cavaliers qui pratiquent ont vraiment l’envie de bien faire. L’Asie a toujours eu de bons cavaliers de saut d’obstacles comme le japonais Taizo SUGITANI qui a déjà participé à six Jeux olympiques. Nous avons aussi eu deux cavaliers philippins qui sont allés aux Jeux équestres mondiaux. Depuis une quinzaine d’années, le jumping s’est bien développé. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui une étape du Global Champions Tour à Shanghai et les Longines Masters à Hong Kong. Les cavaliers européens viennent courir en Chine où des chevaux sont prêtés. Le sport est devenu bien plus intéressant même si nous sommes assez limités à cause des distances à parcourir et des restrictions sanitaires. »

Propos recueillis par Léa TCHILINGUIRIAN. Photo à la Une : © Horsemove Thailand