Vous le savez désormais, nous aimons sur Jump’inside donner la parole à tous les acteurs de notre sport. Nous vous proposons aujourd’hui le contenu d’un passionnant entretien avec Benjamin PLANTADE, cavalier maison de l’Allemand Daniel DEUSSER. Ce Français, expatrié en Belgique où se trouvent les écuries Stephex, nous a parlé de son quotidien auprès de champions et sa vision du sport, lui qui regarde les concours depuis les écuries. Bonne lecture !

D’où t’est venue la passion pour l’équitation ?

« Grâce à mon oncle qui a une écurie du côté de Lyon, j’ai la chance d’avoir toujours pu être à proximité des chevaux et monter. Bien qu’ayant toujours été passionné par le haut niveau, dans un premier temps je ne pensais pas vraiment faire carrière dans le milieu de l’équitation. J’ai donc d’abord fait des études mais ma passion pour les chevaux a fini par me rattraper et je me suis lancé. »

Comment as-tu intégré le sport de haut niveau ?

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« Peu importe à quelle place, j’ai vite tenu à intégrer une écurie de haut niveau. Avant d’arriver chez Stephex, j’ai passé une année chez Shane BREEN à Hickstead, en tant que cavalier de concours. J’y suis allé pour apprendre l’Anglais et pour voir comment les choses se passaient chez les cavaliers étrangers. Le fonctionnement de l’écurie de Shane est basé sur un modèle propre aux Anglais et Irlandais. Il y avait beaucoup de jeunes chevaux qui arrivaient chaque hiver, qu’il fallait finir de débourrer ou débuter en concours. 

C’est de bouche à oreille, grâce à Fabien LAVAUT, qui était groom chez Patrice DELAVEAU à l’époque, que j’ai appris que Daniel DEUSSER recherchait un cavalier maison. La perspective de redevenir cavalier maison après avoir été cavalier concours ne me dérangeait pas. Ce qui m’importait c’était de continuer à monter et à gagner en expérience. J’avais déjà fait ça pour Kévin STAUT, je savais combien ce rôle est intéressant. J’ai donc postulé puis fait deux jours d’essai et ils m’ont gardé. » 

Parle-nous de tes débuts dans l’empire Stephex.

« Chez Stephex, je suis arrivé dans une équipe déjà construite depuis quelques années. Dès le départ, j’ai eu le même rôle que celui que j’ai aujourd’hui, mais j’ai évidemment dû m’intégrer et m’adapter à un nouveau fonctionnement. J’ai forcément fait quelques erreurs mais celles-ci m’ont permis de progresser et de trouver ma place pour ensuite prendre de plus grandes responsabilités. 

J’ai eu un excellent premier contact avec Daniel. Dès que je suis arrivé dans ses écuries pour mon essai, il s’est intéressé à moi, à qui j’étais. J’ai tout de suite senti que ça pouvait fonctionner. Personne ne l’ignore, Daniel est un grand clown  ! Mais au travail c’est quelqu’un de très sérieux, d’une très grande rigueur. Tout doit toujours être réglé au millimètre. Lorsqu’il monte ses chevaux, il ne fait pas autre chose. Si il a quelque chose à nous dire ou à nous montrer, il vient nous voir après, jamais pendant. Il a sa façon de faire, à nous de le suivre. »

T’organises-tu librement dans le travail quotidien des chevaux ?

« J’ai beaucoup de liberté quant au travail des chevaux. Daniel n’est présent aux écuries que deux ou trois jours par semaine. Parfois il s’absente même pendant plusieurs semaines. Il y a environ dix chevaux à monter. Lorsqu’il est présent, je suis son programme mais lorsqu’il part en concours je peux organiser le programme des chevaux comme je le souhaite, en prenant évidemment en compte les concours à venir et les chevaux qui y participeront, même si les chevaux sont toujours plus ou moins prêts. Avec Tobago Z, par exemple, on s’assure qu’il soit toujours frais et disponible pour que Daniel n’ait plus qu’à entretenir son énergie et à le laisser fonctionner. 

Pour les grands événements tels que les Championnats d’Europe de Rotterdam, on se prépare six mois à un an en avance. Ce genre d’échéances ne nous quitte pas la tête. On travaille tous les jours pour les aborder au mieux et chaque jour le programme et les réglages à faire se précisent. Toutefois, on ne change pas vraiment notre routine de travail, on fait les choses comme à notre habitude, en étant simplement plus concentrés. De cette manière, on s’épargne beaucoup de pression. »

Comment vis-tu les concours depuis les écuries ?

« Quand un cheval quitte l’écurie pour concourir, en tant que cavalier maison, je sais que mon travail est fait, et que j’ai fait de mon mieux. Le reste est entre les mains de Daniel et de Sean LYNCH, le groom qui les accompagne. C’est assez difficile à vivre car je n’ai plus aucun pouvoir et je redeviens spectateur. Pour les échéances telles que les Championnats d’Europe, avec tous ceux présents aux écuries et qui le souhaitaient, on se rejoignait dans une salle commune pour regarder les épreuves. Et je dois dire que c’était assez désagréable, j’aurais presque mieux vécu les choses si j’avais été moi-même à cheval (rires)  ! Je communique très peu avec Daniel lorsqu’il est en concours mais j’appelle souvent Sean pour lui demander des nouvelles, son ressenti sur les chevaux et des vidéos des parcours lorsque je ne peux pas les voir en direct. »

Vois-tu ton avenir avec Daniel DEUSSER ?

« Par la suite, j’aimerais conserver la place qui est la mienne chez Stephex tout en montant en concours de jeunes chevaux de l’écurie de commerce. Dans l’idéal, j’aimerais garder un pied dans le haut niveau en continuant à travailler pour Daniel à la maison et faire de la compétition à mon propre niveau. »

Comment vois-tu évoluer le haut niveau depuis que tu es dedans ?

« Puisqu’il y a un circuit indoor et un circuit outdoor, il n’y a plus de pause, la saison dure toute l’année et il y a quasiment un concours chaque week-end. C’est très intense. De ce fait, il faut posséder un piquet de chevaux exceptionnel pour se maintenir dans le top 5 mondial. Et puis cela pose beaucoup de questions logistiques concernant les grooms, le matériel, les déplacements, les chevaux en eux-mêmes. Cavaliers et chevaux sont de moins en moins présents à la maison. 

Je peux même noter des différences entre 2019 et l’année où j’ai commencé à travailler avec Daniel. Les concours sont plus loin, ils commencent de plus en plus tôt dans la semaine et comportent plus de grosses épreuves qu’avant. Et cela a un vrai impact sur notre travail à tous. Nous devons mieux préparer les chevaux tout en les économisant. Nous avons mis en place un système de roulement. Les mêmes groupes de chevaux partent ensemble en concours. Callisto Blue et Killer Queen VDM forment un duo qui se complète bien. Callisto est un cheval de Grand Prix alors que Killer Queen a des capacités semblables mais est moins expérimentée. Ils peuvent donc se relayer tout au long d’un week-end. Si l’on veut rester compétitif en individuel sur le circuit du Global Champions Tour et en même temps par équipes sur la League, il est presque nécessaire d’avoir deux chevaux de Grand Prix, parce qu’il y a toujours des épreuves à 1.45m / 1.55m, le Grand Prix du Global puis le Grand Prix de la ville hôte. »

Ne rentrons-nous pas dans un cercle vicieux avec toujours plus de concours ?

« Je trouve ça très bien qu’il y ait du grand sport tous les week-ends. C’est ce qui rend les choses passionnantes et excitantes. Mais j’ai bien conscience que cela rend les choses plus difficiles aussi. Les chevaux font beaucoup d’efforts. Il faut composer au quotidien selon leur forme mentale et physique pour pouvoir tenir sur la durée sans qu’ils en pâtissent. Nous devons donc proposer des séances de travail courtes et ciblées.

Mais le personnel des écuries subit aussi le rythme soutenu du calendrier de concours. Les sollicitations sont permanentes. Il faut être solide, avoir beaucoup de volonté et être passionné. Sans passion, il est impossible de tenir. En tant que cavalier maison, il faut également être prêt à accepter que son travail ne soit pas forcément mis en lumière même si l’on sait qu’il est essentiel. Pour ma part, être un travailleur de l’ombre ne me dérange absolument pas. »

As-tu du temps pour toi à côté de ce travail ?

« Nous avons évidemment des jours de repos, qui n’en sont pas vraiment car on veut toujours que les choses soient carrées au retour de Daniel le lundi alors on va forcément faire un tour aux écuries. À ma place, il est parfois difficile d’avoir une vie privée, mais chez Stephex j’ai de la chance de voir beaucoup de monde, des jeunes de mon âge, et nous sortons ensemble. Mais il est vrai qu’on reste tout de même dans une bulle qui ne parle que de chevaux. Alors j’aime beaucoup me rendre à Paris ou ailleurs lorsque j’en ai l’occasion, pour voir d’autres choses et rencontrer d’autres personnes.

Je n’ai pas le temps de pratiquer d’autres sports même si j’en suis plusieurs. J’arrive tout de même à m’accorder quelques épisodes de séries télévisées, ici ou là. Récemment j’ai d’ailleurs été très touché par le documentaire produit par Netflix, « Formula 1 : Pilotes de leur destin ». En F1 évolue un cercle très fermé de vingt pilotes, pas un de plus. Mais même si ce sont eux les têtes d’affiche, ils ne sont pas seuls, des équipes de cent ou deux cent personnes œuvrent chaque jour à trois cent pourcents pour contribuer à leur réussite. Et quand les choses tournent mal c’est tout un système qui est touché, pas seulement l’athlète, comme dans l’équitation. J’aime, pour ces valeurs, beaucoup ce sport. »

Ressens-tu une ambiance délicate quand des contre-performances arrivent ?

« Puisque je suis à la maison, je vis les choses un peu différemment. Après une contre-performance, il y a un peu d’amertume à l’écurie au retour de Daniel. Même si l’on fait partie des meilleurs cavaliers mondiaux, on ne peut pas gagner tous les week-ends. C’est rageant mais il faut relativiser et ne pas se laisser happer dans un cercle vicieux. Il y a de nombreux concours, il faut se concentrer sur la prochaine échéance, régler ce qu’il y a à régler et continuer à avancer.« 

Que dirais-tu à un jeune qui souhaite intégrer le haut niveau équestre ?

« Lorsqu’on est jeune et que l’on rêve d’intégrer comme moi le monde du haut niveau, il ne faut pas hésiter à se lancer. L’équitation n’est pas un cercle aussi fermé qu’il en a l’air. Il faut aller aux devants des gens, leur parler et essayer de saisir la moindre opportunité qui se présente. Si l’on se donne les moyens de réussir, il n’y a pas de raison que nos efforts ne paient pas un jour. Atteindre le niveau de Daniel ou de Kevin est forcément très difficile. Cela demande beaucoup de travail, de dévouement. Quoiqu’il en soit, ce que je fais pour Daniel me passionne. J’espère rester longtemps dans cette équipe car ma motivation est intacte. »

 Propos recueillis par Pauline ARNAL et Théo CAVIEZEL. Photo à la Une : © Collection privée