Fondateur et à la tête du groupe Stephex, Stephan CONTER porte plusieurs casquettes : propriétaire de chevaux, négoce de chevaux, écurie de haut niveau et de sport : l’icône de la « success story » belge s’impose aujourd’hui comme l’un des plus grands hommes d’affaires du monde équestre. Dans le milieu depuis maintenant plus de trente ans, il revient sur son parcours et nous parle de ses ambitions.

Quand vous avez commencé en 1986, pensiez-vous parvenir à créer quelque chose d’aussi grand ?

« J’en ai toujours rêvé mais je ne savais pas si j’allais y arriver. Je pense que c’est une des raisons de mon succès, mais je me suis toujours entouré, selon mes moyens, des meilleurs et j’ai toujours voulu m’entourer de très bonnes personnes. Je pense que c’est le succès de tout businessman : il ne faut pas tout faire seul. Je crois que je me suis entouré de très bons cavaliers et j’en suis fier. »

Qu’aimez-vous particulièrement dans ce monde des affaires et du commerce ?

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« Je suis né là-dedans. Quand j’ai commencé le commerce j’avais vingt-trois ans et financièrement je n’avais rien. Mes parents m’ont toujours soutenu dans mon sport mais ils n’étaient pas des personnes qui étaient dans le négoce de chevaux, pas du tout, et le jour où j’ai décidé de commencer j’avais rien, j’ai tout créé.

Maintenant en prenant du recul, en regardant ça, je crois qu’on peut être fier de tout ce qu’on a créé autour de nous. Je ne l’ai pas fait seul, il y a beaucoup de gens qui travaillent pour moi qui sont beaucoup plus discrets mais qui sont très forts dans les affaires. On ne crée pas quelque chose comme ça tout seul. »

Cet empire est énorme, négoce, organisation de concours, propriétaire, camions : comment arrivez-vous à trouver un équilibre ?

« Je ne sais pas si on peut appeler ça un empire, mais avec mes deux gars de top niveau (Daniel DEUSSER et Lorenzo DE LUCA, ndlr), le commerce vient s’il y a de la demande sur l’un des chevaux qui monte. Chaque année dans leurs écuries il y a trois-quatre chevaux qui bougent, qui se vendent mais ce n’est pas le principal. On a beaucoup d’entreprises : on est le plus grand constructeur de camions transporteurs de chevaux et les camionnettes deux places : on est le leader européen. Pour moi les gens comme Daniel DEUSSER et Lorenzo DE LUCA amènent notre image de marque vers l’avant, c’est aussi du marketing et je ne veux pas être là pour vendre des chevaux qu’eux montent, je veux être là pour gagner, pour être le meilleur. Et souvent, chacun chez nous peut garder trois chevaux de tête qu’on ne vend pas du tout, comme Cornet d’Amour ou Ensor de Litrange qui ne sont pas du tout à vendre : je les garde pour le sport.

Je soutiens mes cavaliers dans le sport et à côté de ça on a deux cent cinquante chevaux dans les écuries et parmi ceux-là deux cent trente sont à vendre. Tout le monde en monte, DanielLorenzo, Petronella ANDERSSON, mes deux filles Zoé et Emilie montent de ces chevaux qui sont à vendre. Il est vrai qu’on vit de ça : notre écurie de commerce est un business mais on a plein d’autres activités : on est aussi constructeur automobile, organisateur de concours : il y a tout un business qui s’est construit et transformé autour de notre commerce de cheval. »

Daniel DEUSSER Cornet d'Amour Lyon 2014
Daniel DEUSSER et Cornet d’Amour, victorieux dans la finale Coupe du Monde de Lyon 2014 © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Après la construction automobile et l’organisation de concours, quel autre domaine visez-vous ?

« On n’a jamais visé de devenir étalonnier mais comme on a beaucoup d’étalons comme Armitages Boy, Tobago Z ou Halifax, qui ont vraiment un grand succès et pour commencer Hickstead, on a commencé à faire étalonnier. Maintenant on est saisis par ça parce qu’on vend de la semence et ça devient important. Je ne pensais pas qu’on arriverait à ça mais depuis les deux dernières années ça grandit à une vitesse importante. On se lance aussi dans la voiture électrique donc dans des secteurs qui ont moins de lien avec les chevaux.

J’ai vu que le transport de deux chevaux fonctionnait en Europe de manière fantastique, en deux ans on est devenus le leader européen, et aux États-Unis la culture américaine est très différente. Je me suis dit que j’allais lancer ça en Amérique et ça a démarré sur les chapeaux de roue ! Le business américain est un rêve sans limite, et on veut faire partie de ce rêve-là. »

Comment est-ce que les propriétaires interviennent-ils dans la gestion du sport et des chevaux ?

« Avec mes cavaliers, équipes, vétérinaires et tout ça, on est assez proches, on en parle ensemble. Le lundi on est déjà tous ensemble pour voir les chevaux, comment ils se déplacent, on regarde s’il y a un problème avec un cheval qui aurait moins bien sauté un week-end, on checke tout le temps la santé, constamment. C’est un stress que l’on a tous et que l’on veut contrôler : on veut que nos chevaux restent sains, qu’ils se déplacent de la même manière… En les regardant toutes les semaines on se rend compte si l’un trotte moins bien, pousse moins bien derrière.

Ce sont des athlètes et il faut les garder en super santé. Il y a souvent des petits bobos, à gauche et à droite et il faut soigner ça et quand ça s’aggrave il faut prendre des décisions : si on opère, si on met à l’arrêt. On est constamment occupés avec ça, avec toute notre équipe. Moi je suis assez proche de ça et je suis occupé avec toutes mes autres affaires, mais quand même le lundi et le mardi matin ce sont des moments assez importants où tous les cavaliers parlent des problèmes. Le dimanche soir on parle des succès des concours s’il y en a et le lundi et le mardi on parle des petits problèmes qu’on doit solutionner, de tout : ça va de A à Z. »

Comment se passe l’acquisition des chevaux ?

« On se déplace pour beaucoup de chevaux mais on nous envoie aussi des vidéos, on trie pas mal de vidéos chez nous dans nos bureaux. Il y a mes commerciaux, mes « scouts » comme j’appelle ça qui vont partout sur les concours en France, partout. J’adore acheter moi-même, je sors moi-même en concours et j’essaie de faire du business et d’acheter. C’est dans mon sang, je ne vais jamais savoir arrêter de faire ça mais je crois que ça marche ! Notre goût pour les chevaux est assez commercial et ils ont du succès, je pense qu’on a prouvé ça en vendant assez de chevaux qui sont de grands champions comme ceux de Kent FARRINGTON ou Eric LAMAZE à l’époque. Gazelle est une jument que j’ai achetée à sept ans et qu’on a gardée un an, que mes cavaliers ont monté et j’ai alors commencé à faire quelque chose avec Kent FARRINGTON à ce moment-là. »

Qu’est-ce que vous recherchez dans un cheval ?

« Vous savez on me le demande tous les jours : qu’est-ce que je vois et comment je juge un cheval. Malheureusement je ne sais pas l’expliquer, c’est un sentiment et quand je l’ai dans ma tête… Les gens le voient et ils peuvent tous me dire « non », mais je le veux ! Le jour où j’ai vu Hickstead, je me suis dit « je le veux ». La visite vétérinaire n’était pas fantastique, sur beaucoup de critères les gens ont dit « non » mais moi j’ai dit « oui ». Je ne sais pas expliquer, c’est un sentiment quand je regarde tous les chevaux que j’achète. Il n’y a pas un cheval qu’on achète pour moi que je n’ai pas vu, je prends la décision finale et je veux tous les voir avec un de mes cavaliers dessus.

J’essaie d’apprendre ça à mes filles maintenant mais c’est très difficile. On ne s’en rend jamais compte de ce feeling, on croit toujours qu’on sait faire beaucoup mieux et qu’on peut trouver quelque chose de beaucoup mieux. Sincèrement, ce que je conseille c’est de ne jamais croire qu’on sait tout dans les chevaux, il y a tous les jours à apprendre et innover, à découvrir. C’est une bête vivante, un athlète vivant et on ne saura jamais tout et c’est ça qui est beau : tous les jours on peut apprendre et découvrir quelque chose.

Comme tout le monde je fais des gaffes, je me prends des claques : j’achète un cheval que je crois très bon et je me trompe. Par contre j’essaie de savoir pourquoi je me suis trompé, c’est le plus important : si j’ai pris ma décision trop vite ou si c’est parce que j’ai été influencé. J’essaie toujours de ne pas être influencé, je n’écoute pas ce qu’on me dit. Je crois qu’il faut aller selon son propre ressenti et ne pas se faire influencer. »

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Kent FARRINGTON et Gazelle © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Le sport ayant beaucoup évolué ces dernières années, est-ce que cela change aussi ce que vous recherchez dans les chevaux ?

« C’est sûr que le sport évolue énormément avec toutes les semaines de nouveaux grands concours qui sont de qualité ! Il y a le Longines Global Champions Tour, le Rolex Grand Slam, les Coupes du Monde, les Coupes des Nations… Ce qui est très bien c’est qu’aujourd’hui il y a une compétition entre tous ces concours, il n’y a pas un concours à part Aix-la-Chapelle, et juste ceux du Rolex Grand Slam, qui sont au-dessus de tout. Il y a une concurrence dans le monde des chevaux entre les gens qui veulent faire grandir les concours de plus en plus et tout le monde en cueille les fruits, on en profite tous.

Jan TOPS a démarré le Global qui est un truc fantastique, ça a réveillé les autres et les a mis en compétition pour se dire « on essaie de faire aussi bien ou mieux » et c’est ce qu’il y a de meilleur dans une économie. On doit remercier les gens, qui ont été pionniers là-dedans, à faire grandir le niveau du sport équestre parce qu’on en profite tous. »

Sur quelle base se fait le choix des cavaliers ?

« On veut tous avoir les meilleurs. J’ai de la chance parce que j’en ai de très très bons et j’en suis très content. Le choix ? C’est comme pour engager un directeur dans son entreprise, pour gérer une boîte de cinq-cents personnes : c’est la même chose ! On a l’entretien mais on regarde d’abord le talent et puis pour arriver là aussi, pour moi dans mes critères, c’est comme pour gérer une entreprise, l’intelligence compte beaucoup. J’ai de la chance avec mes cavaliers : je trouve que c’est très important de travailler avec quelqu’un d’intelligent, de réfléchi et qui sait se remettre en question. Ce n’est pas juste un pilote ignare qui va peut-être gagner un coup mais s’il n’est pas gérable et qu’il n’est pas malin, il ne peut pas gagner une saison. C’est très important pour moi d’avoir affaire à des gens intelligents et ça change la vie aussi. »

Ce sont les cavaliers qui viennent donc vers vous ?

« On ne change pas non plus de cavalier tous les jours, ça fait environ cinq-six ans que Daniel travaille avec nous et Lorenzo deux ans et demi : chez nous on essaie toujours du long terme. Je n’ai pas encore imaginé l’après DEUSSER et DE LUCA, je me vois encore dans les dix prochaines années avec mes deux cavaliers de tête, je n’ai pas l’intention de changer demain. »

Vous vous rendez également aux États-Unis, pouvez-vous nous dire un mot sur le monde équestre là-bas ?

« Aux États-Unis il n’y a pas la culture de l’élevage de chevaux de saut d’obstacles, on ne devient pas éleveur du jour au lendemain, ça prend une dizaine d’années et c’est une combinaison de bons petits éleveurs qui ont vraiment le feeling pour faire un bon cheval, de choisir l’étalon, le croisement avec la bonne jument et lui apprendre beaucoup de choses jusqu’à quatre ans… C’est tout un boulot qui prend des années et les Américains aiment le business rapide donc ils ne seront pas prêts là-dedans. L’élevage c’est la Belgique, la Hollande, la France et l’Allemagne : ces quatre pays-là détiennent quatre-vingts pour cent de l’élevage du cheval de concours hippique de bon niveau. Ensuite vient le reste, mais ici ce sont des décennies, des familles qui ont construit ça avec un feeling indescriptible. »

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.