Si la finale Coupe du Monde de saut d’obstacles a fait parler d’elle pour la prestation royale de Beezie MADDEN et Breitling LS, un évènement est venu assombrir la compétition, suite aux sauts exagérés d’Admara 2 lors du deuxième jour de compétition, monture du Colombien Carlos LOPEZ. Le débat concernant les guêtres postérieures a été relancé le soir-même en conférence de presse, mais continue à faire parler puisque Luciana DINIZ a également émis son avis à ce sujet il y a quelques semaines. Alors que le bien-être du cheval est plus que jamais au cœur des discussions, Jump’inside est allé à la rencontre de différents acteurs du monde équestre pour les interroger sur les protège-boulets à double-coques.

Stephan CONTER, marchand de chevaux et fondateur du groupe Stephex : « Pour les protège-boulets, je crois qu’il y a une limite à tout et les juges sont là pour ça. Honnêtement, je ne suis pas pour l’annulation totale des guêtres, parce qu’on voit que ces dernières années, on a appris à des chevaux à beaucoup mieux sauter avec des guêtres postérieures, et c’est quelque chose de visible et de gérable. C’est sûr, c’est comme le dopage, il y a des limites et des niveaux à tout. Je crois qu’il doit y avoir une certaine limite certainement, et dire « on peut utiliser ça », par exemple une telle grandeur de guêtres avec un tel strap, et ne pas aller à des choses qui vont faire souffrir les chevaux, et ça c’est à la FEI de juger comme ça. De les abolir totalement en revanche, je crois que c’est une erreur parce que c’est pousser les gens à chercher d’autres solutions. Je crois que ça doit être réglementé, je suis pour la réglementation mais surtout pas d’excès parce qu’en faisant de l’excès on casse.

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© Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE
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De temps en temps, ce n’est pas voulu qu’il y ait de l’excès parce qu’il y a des gens qui ont sûrement essayé un réglage et qui se rendent compte qu’il y a une réaction trop forte du cheval, comme peut-être avec Admara et Carlos, qui s’en est rendu compte. Je suis sûr qu’un gars comme lui qui est un Homme de cheval ne va plus refaire la même erreur. Il reste un homme de cheval et il aime ses chevaux, c’est sûr qu’on arrive à une Coupe du Monde, on veut que son cheval saute très bien et qu’on soit compétitif… Il aura peut-être fait une erreur de jugement et d’appréhension quant à la façon dont son cheval allait réagir là-dessus, il ne l’aura jamais eu comme ça avant et d’accord, c’était trop fort. Surtout pour l’opinion publique, je crois qu’il n’a rien cassé, qu’il n’a fait de mal à rien du tout, et je crois que l’homme est assez intelligent pour dire « ok on va mettre une guêtre un peu plus simple pour les autres épreuves » et c’est ce qu’il a fait lors de la dernière.

Je ne crois pas que Carlos ait fait ça volontairement, c’est juste une petite erreur de stratégie qui arrive aux sportifs, c’est comme ça. Comme il est tellement bon cavalier il a solutionné ça : le cheval ne s’est pas fait mal, il mettait la jambe quand il le fallait pour que le cheval ne touche pas les obstacles, parce qu’il s’en est rendu compte sûrement en milieu de parcours, qu’il avait peut-être trop serré la guêtre ou pas mis la bonne. Un autre cheval réagit peut-être pas du tout sur ces guêtres-là. Mais il est tellement bon cavalier qu’il a quand même trouvé la solution pour que le cheval ne se fasse pas mal et il a pas atterri sur une deuxième barre d’un oxer en se faisant mal, un amateur aurait ce problème et c’est pour ça que je crois qu’il doit y avoir une gradation.

C’est sûr qu’il faut dire « on peut employer ça mais pas ça ». Avec les amateurs il faut faire fort attention parce que eux ne se rendent pas compte du mal que ça peut faire, mais je pense pas que les guêtres postérieures sont quelque chose qui fait mal, ça tend un ligament et dit au cheval d’ouvrir un peu plus les postérieurs et beaucoup de chevaux ont appris à sauter avec ça. Mais c’est sûr qu’il ne faut pas exagérer et mettre de trucs trop forts, comme à l’époque, mais c’était l’époque. Maintenant je crois que le FEI doit réglementer ça mais de carrément dire que c’est fini, non, car un jour ils vont nous dire que c’est pas bien de mettre un mors dans la bouche du cheval et dans ce cas on doit arrêter de monter en concours.

Je crois que nos dirigeants doivent se concentrer à peser le pour et le contre, parler beaucoup avec les cavaliers pour trancher là-dedans. On ne va pas juste écouter les gens qui croient qu’il n’y a que l’animal welfare (bien-être animal), je suis pas toujours d’accord avec leurs théories qu’on ne peut même pas donner une aspirine à un cheval : pour moi ce n’est pas de l’animal welfare. Tous les grands sportifs de haut niveau prennent un paracétamol, tout a ses gradations et ses limites et ça ils doivent être très sévères là-dessus, c’est sûr, mais là ils doivent quand même autoriser quelque chose parce que là ce n’est plus de l’animal welfare. C’est sûr qu’ils ne doivent pas y avoir de dopage, pas prendre des stéroïdes, là la FEI doit être très sévère, parce que dans ce cas c’est casser la santé du cheval, mais il y a des médicaments qui sont tout de même tout à fait acceptables et qu’on prend tous quand on se sent pas bien, êtres humains. Donc là aussi il faut une gradation, je trouve qu’il faut être un peu plus ouvert et en parler avec des vétérinaires qui connaissent vraiment bien la branche et pas les gens qui sont bornés sur certains trucs qui n’ont rien à voir avec le sport.

Au niveau des traces de sang ça a changé, ça aussi c’est quelque chose que les juges et les Hommes de chevaux savent voir eux-mêmes, si c’est volontaire ou pas volontaire. Je crois que dans les cavaliers qui montent aujourd’hui en CSI 5*, aucun ne fait saigner un cheval volontairement, ils reculent trop leur jambe en arrière et ils touchent un tout petit peu le flanc, et ça peut saigner involontairement… Je crois que tous les sportifs de haut niveau se font des égratignures (cyclistes, footballeurs, boxeurs…). On ne les arrête pas dans le sport, on ne les disqualifie pas parce qu’ils ont une égratignure de sang. C’est sûr que si quelqu’un a maltraité un cheval, ça c’est au jury de dire « stop, vous avez maltraité un cheval », et ils savent juger ça eux-mêmes. C’est pas un petit coup d’éperon qui va maltraiter un cheval mais c’est sûr que si le même cavalier vient tous les week-ends à tous les concours avec des gros éperons à molette et qu’il fait vraiment saigner son cheval, celui-là il doit être mis à pied, il n’y a pas de discussion. Mais celui qui fait une petite égratignure non voulue dans le sport, on ne peut pas l’arrêter. Celui qui prend son cheval au paddock et qui donne dix ou quinze coups d’éperons, pour ça il y a des stewards qui doivent dire « stop, c’est fini » et ils doivent être très sévères. Nous on est tous contre ça. Mais là ils vont dans l’excès et je crois que c’est une erreur. »

John ROCHE, directeur départemental du saut d’obstacles de la FEI : « Le but est que les guêtres postérieures soient uniquement utilisées pour des raisons de protection. Ce sont des guêtres particulières produites dans le but spécifique de faire sauter les chevaux d’une façon exagérée en faisant basculer l’arrière-train au-dessus de l’obstacle. Elles ont aussi pour effet de créer un rassemblé exagéré. La question n’est pas de serrer de façon excessive ces guêtres postérieures mais l’usage de protège-boulets spécifiques qui sont manufacturées volontairement de façon à augmenter la performance d’un cheval, créer cette action exagérée au-dessus d’un obstacle qu’un cheval ne réalise pas normalement. Leur performance n’est donc pas totalement naturelle. Ces guêtres ont tendance à faire sauter les chevaux de façon plus précautionnée.

L’utilisation de ces protections a rendu difficile la différenciation entre les chevaux qui sont très talentueux et ceux qui le sont moins et éventuellement cela a un impact sur l’élevage. Bannir l’usage de ces guêtres aidera les très bons chevaux et les bons couples à briller. Ces protections ont été utilisées pendant de nombreuses années et pendant longtemps ont été considérées comme une aide pour faire progresser les chevaux. Une proposition a été mise en avant par le Comité de Jumping de la FEI qui était le résultat d’un grand processus de consultation incluant le retour de toutes les fédérations nationales et parties intéressées, avec une décision prise lors de l’Assemblée Générale de la FEI de 2017 à Montevideo de les bannir sur une période de temps échelonnée.

Les protège-boulets doivent être placées de façon confortable autour du membre du cheval. Les Stewards de la FEI ont une grande charge de responsabilité sur place lors de tous les évènements FEI et l’un de leurs rôles et de s’assurer que les protocoles FEI ne sont pas seulement respectés mais aussi appliqués. Le contrôle des guêtres postérieures, qui a été introduit en janvier 2014, a lieu lors de tous les évènements FEI. Il est obligatoire pour les protections arrières d’être enlevées puis replacées sur les membres des chevaux en présence d’un steward avant l’entrée en piste pour les compétitions dans lesquelles le contrôle de guêtres et bandes est nécessaire, et cela peut avoir lieu n’importe quand pendant la durée du concours. Cela reste obligatoire après les deux manches des Coupes des Nations, du Grand Prix ou de l’épreuve à la plus grosse dotation s’il n’y a pas de Grand Prix, toutes les épreuves Coupes du Monde et les Derbys. Si c’est très recommandé pour les autres épreuves, cette décision demeure celle du Chef Steward.

La raison de la mise en œuvre en 2021 de la règle des guêtres postérieures dans la catégorie Senior est parce que le Comité du Jumping ne voulait pas changer les conditions du sport pendant le cycle olympique. Dans les intérêts des athlètes concourant et se qualifiant sur un terrain et niveau équitables, sous les mêmes conditions, il aurait été incorrect d’appliquer ces changements alors que le processus de qualification pour les Jeux Olympiques avait déjà débuté. De ce fait, les modifications proposées seront introduites à un moment les athlètes seront dans les mêmes conditions pendant une période après les Jeux Olympiques de 2020.

Comme les qualifications pour ces Jeux débuteront en 2018 avec les Jeux Équestres Mondiaux, changer les conditions lors du cycle olympique ne serait pas cohérent avec l’idée de proposer des situations équitables pour toutes les nations tentant de se qualifier. Le Comité de Jumping a estimé que l’application des restrictions devaient commencer en 2019 pour les catégories Poneys, Children, Amateurs et Vétérans, pour lesquelles il n’y a pas de critère de qualification pour leurs championnats ; puis suivre par les catégories Juniors, Jeunes Cavaliers et U25 en 2020, étant donné qu’un nombre de cavaliers Children et Poneys seront passés dans ces catégories d’ici-là. Enfin, les Seniors en 2021, soit après les Jeux Olympiques de 2020 pour les raisons mentionnées précédemment.

Il est donc proposé qu’à partir du 1er janvier 2019, sur une période de trois ans, que soient introduites les restrictions sur le type de guêtres postérieures utilisées, afin que ces protections ne soient utilisées que pour des raisons protectrices, telles qu’elles le sont décrites dans le Manuel des Stewards de Saut d’Obstacles. Au 1er janvier 2019 la restriction s’appliquer pour les cavaliers Poneys, Children, Amateur, Vétérans ; en 2020 aux cavaliers U25, Jeunes Cavaliers et Juniors ; en 2021 à toutes les catégories.

Le bien-être des chevaux est la priorité continue et la FEI se concentre sur les moyens nécessaires pour améliorer l’équitation et l’éducation autour du monde. Le sport équestre est tellement unique dans sa relation entre l’humain et l’animal. La confiance silencieuse et l’assurance entre le cavalier et le cheval sont centrales à la performance d’un cheval et le succès. Les régulations FEI assurent les meilleurs standards pour le bien-être des chevaux en compétition, et les règles ainsi que les protocoles se doivent d’être appliqués. La FEI continuera à améliorer les procédures qui sont déjà en place afin de protéger le bien-être du cheval et l’esprit fortif de façon appropriée.

La santé du cheval est primordiale et essentielle dans tout ce que la FEI défend et représente. Notre priorité principale est de régir le sport, protéger le bien-être et assurer une égalité des chances. Avec l’évolution du sport et la mise en œuvre de ces nouvelles règles concernant les restrictions des guêtres postérieures qui peuvent être utilisées, il est plus que vraisemblable qu’il y aura besoin de voir un changement quant à la façon dont sont créés les parcours. »

Piergiorgio BUCCI, cavalier : « Pour être honnête, je ne pense pas que Carlos souhaitait ce type de réaction, la seule chose que je peux dire est que les chevaux ne réagissent pas toujours de la même manière. Mais je n’y étais pas donc je ne peux pas trop en parler, quand j’ai vu les images elles ne semblaient pas être les protections les plus fortes au monde donc je ne sais pas trop quoi dire. C’est aussi difficile de dire quelle réaction est très mauvaise, certains chevaux réagissent fortement à ces guêtres et lèvent beaucoup leurs postérieurs, mais je pense que c’était une erreur et des fois on ne sait pas pourquoi, mais un même cheval va réagir différemment lors de deux occasions différentes. Pour être honnête si j’étais Carlos je ne serais pas content que mon cheval saute aussi haut, ça n’a été confortable pour aucun des deux. Ce qui lui est arrivé était un accident et vous savez, des fois un cheval peut être fraîchement tendu et être plus sensible, ce qui n’est pas quelque chose que l’on peut contrôler.

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© Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Maintenant la décision a été prise d’interdire les guêtres postérieures donc on n’aura bientôt plus ce problème. Jusqu’à-là, il est très difficile de se prononcer, ça dépend du juge, du serrage : ce sont des méthodes très délicates et très compliquées, il est très difficile de dire quelque chose. Si par exemple je serre une protection, c’est très différent si c’est moi qui le fais ou mon groom. Je ne sais pas si les interdire totalement est une bonne décision, je trouve ça très drastique pour être honnête. Je pense qu’ils pourraient trouver une solution entre les deux. Aujourd’hui les parcours sont si délicats, si difficiles, si hauts, que je pense que cette décision va beaucoup changer notre sport (La Question du Mois sur la difficulté des parcours est à lire ici). Je pense qu’ils auraient pu interdire les très hautes ou dire qu’ils ne veulent que des straps élastiques pour qu’on ne puisse pas trop serrer, pour que ça ne serre pas les chevaux… Mais je ne suis pas totalement d’accord avec cette décision. Pour tous les problèmes on peut trouver des solutions « entre-deux », peut-être obliger à mettre des protections que l’on ne peut pas trop serrer et que ne font pas trop réagir les chevaux.

Je pense vraiment que cette interdiction peut entraîner un autre problème qui est l’utilisation d’autres méthodes plus dures encore chez certains à la maison. J’espère que ça en sera pas le cas parce qu’au fond on a tous des chevaux de très bonne qualité, mais bien sûr le sport changera également, on n’aura plus autant de sans-faute, cette décision changera beaucoup de choses.

Honnêtement, je n’ai jamais vu de chevaux souffrir à cause de protections trop serrées ou parce que ça saute plus haut derrière. J’ai vu plus de fois des chevaux souffrir à cause de grosses combinaisons ou des parcours très difficiles, ce qui est d’ailleurs aussi quelque chose dont la FEI devrait s’occuper. Mais pour être honnête, je pense que les guêtres ne sont qu’un ajout en plus pour le cheval, et si des personnes les serrent trop jusqu’à faire souffrir les chevaux, je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne pense pas que ç’ait été un outil si horrible pour les chevaux, on ne veut pas les faire souffrir. En tant que cavalier j’adapte chaque protection à chaque cheval, j’ai vu beaucoup de chevaux qui n’en ont pas besoin, mais tout type de cheval existe. Ce que je recherche est un peu d’amélioration et d’aide. Je ne recherche pas à faire un spectacle dramatique, juste à ce que le cheval saute un peu mieux et c’est ce que tout cavalier recherche, personne ne va en piste et pour serrer à ce point une guêtre pour faire souffrir le cheval et le faire sauter aussi haut. »

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.