Beaucoup débattront dans le monde de l’équitation que les stars sont le cavalier et son cheval. Pourtant, derrière ceux et celles qui remportent flots et gains, se trouvent de nombreuses personnes qui elles aussi ont un rôle de la plus grande importance. Quel cavalier peut dire qu’il s’est formé seul sans aucune aide ni conseil ? Quelle équipe s’est composée elle-même et s’est portée à la victoire ? Présents dès les premiers instants en selle, les coachs sont sûrement l’élément moteur de tous les cavaliers, et les chefs d’équipe la clé de nombreuses victoires. Otto BECKER, chef d’équipe de la Mannschaft, Ludger BEERBAUM, cavalier et entraîneur ainsi que Kerry MCCAHILL, cavalière et élève de Darragh KENNY, ont abordé le sujet pour Jump’inside.

Quel est la place des coachs et chefs d’équipe dans le saut d’obstacles ?

Otto BECKER : « Je suis devenu chef d’équipe après les Jeux Olympiques de Hong Kong, les Allemands avaient besoin d’un nouvel entraîneur et chef d’équipe et ils se sont tournés vers moi. Je me disais que bon, j’avais cinquante ans, j’avais fait une super carrière et ce travail me donnait la possibilité de rester à haut niveau. En fait, ma passion était la viticulture et l’équitation un loisir et j’ai eu la chance de faire de mon loisir ma passion. Je pensais à ce que je voulais faire une fois ma carrière terminée et jusqu’à aujourd’hui je suis très content de ma décision.

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Il y a tout le temps de la pression en Allemagne à être chef d’équipe, les Allemands sont très critiques en général mais on se met aussi la pression nous-même parce qu’on veut être au top du sport ! C’est plus difficile maintenant parce que le sport équestre est bien plus globalisé et il y a beaucoup de cavaliers qui montent à haut niveau. On essaie d’être dans le top trois aux prochains championnats du Monde, c’est notre objectif !

L’année dernière on a pu envoyer plusieurs nouveaux jeunes couples aux championnats d’Europe et mettre en avant nos jeunes cavaliers. Ils sont jeunes mais expérimentés, ils ont déjà monté de nombreux championnats continentaux dans les juniors ou jeunes cavaliers et ils font un très bon travail : ce sont de bons cavaliers avec d’excellents chevaux. Ce n’était pas un risque pour moi de les amener là-bas, bien sûr ils ont besoin de plus d’expérience à ce niveau mais c’est normal et puis c’est sympa de travailler avec des jeunes !

C’est différent de travailler avec eux qu’avec des cavaliers expérimentés. Des cavaliers comme Ludger, on parle un petit peu et puis c’est bon, mais quand vous voyez Maurice TEBBEL ou Laura KLAPHAKE qui ont leurs entraîneurs et parents avec eux tous les jours, qui les connaissent bien… On parle un petit peu mais j’essaie de faire attention : ils ont un bon système et ils se connaissent, je ne veux pas trop m’immiscer. J’ai commencé précautionneusement mais maintenant qu’on se connaît mieux et qu’on se fait confiance, on parle plus. Il y a une différence entre un cavalier qui est seul et un cavalier qui est déjà dans un bon système.

Avoir un bon esprit d’équipe dépend des gens, si vous avez un groupe expérimenté qui est toujours ensemble, ça roule tout seul. Avec l’expérience des années, je peux voir que les cavaliers essaient de faire un bon travail et d’être de vrais membres d’une équipe. La priorité est l’équipe, donc quand de nouveaux cavaliers arrivent, ils doivent d’abord apprendre et peut-être qu’ils sont un peu timides au début mais tout le monde, cavaliers et entraîneurs, fait en sorte qu’ils se sentent bien. Je pense qu’on travaille bien ensemble.

En Allemagne, la sélection des membres de l’équipe se fait en fonction des résultats de tous les concours, de toute la saison. Ce qui est important est la régularité et d’avoir de bons résultats tout le temps. On voit des cavaliers et des combinaisons se former lors de quelques concours, et s’ils nous font bonne impression et qu’on voit ce qu’ils peuvent faire… On essaie de faire un planning avec chaque cavalier de tous les concours auxquels ils vont, la fréquence de leur sortie, ce qu’ils font en général. »

Ludger BEERBAUM : « Enseigner n’était pas quelque chose que j’avais particulièrement prévu de faire mais quand vous vieillissez vous arrivez à un stade où les gens viennent vous voir pour vous demander des conseils et de l’aide, et comme je suis l’un des plus âgés… En fait il y a quelques années j’ai commencé à entraîner des collègues à la maison, Marco KUTSCHER, Henrik VON ECKERMANN, Philipp WEISHAUPT, Christian KUKUK… Aussi, il y a deux ans nous avons fondé la Longines World Equestrian Academy et nous entraînons des élèves d’Asie mais surtout de Chine, et je dois dire que c’est vraiment gratifiant. C’est à la fois un défi mais c’est aussi un moyen très agréable de voir le sport se développer et de faire partie de cette évolution.

Je ne reste pas bloqué dans l’équitation allemande, je pense que je vois plutôt ça comme une façon de monter européenne : un mixte de la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et les Anglais : on prend de ce qu’il y a de mieux dans chaque équitation. Au final, je pense que c’est l’individu et le cavalier qui vont vous dire comment les entraîner et c’est important de leur laisser la parole, laisser la place à l’élève. Je ne vise pas trop tout ce qui est psychologique, je pense que si vous avez la bonne méthode d’entraînement avec votre cheval et que vous le contrôlez, c’est ce qu’il y a de mieux pour le mental parce que vous vous sentirez en sécurité et vous pourrez gagner. Il y a autant de différents types de cavaliers que de chevaux donc il faut aborder chaque personne de façon légèrement différente, mais en général j’essaie de ne pas trop mettre de pression parce que ce n’est pas bon. Je ne pense pas que tomber soit le problème, le problème c’est de ne pas se relever.

Équilibrer tout ça avec mon propre planning de concours n’est pas toujours facile mais j’ai assez de collègues à la maison qui peuvent me remplacer. Aujourd’hui on a beaucoup de médias, livestreams, vidéos : on peut les visionner et on me les envoie donc même si je ne suis pas aux concours je peux suivre mes élèves. »

Kerry MCCAHILL : « Darragh et moi étions des connaissances pendant quelques années : on se voyait lors de concours, on se disait bonjour et je le connaissais avant qu’il ne monte son propre business, il n’était que cavalier à l’époque. Puis mes amis ont commencé à monter avec lui et ça m’a intéressé, de plus ils n’arrêtaient pas de me dire qu’il était un très bon entraîneur et en fait j’avais très envie d’aller en Europe monter. Il est un ami de mon ancienne coach et quand elle ne pouvait pas tout le temps être là, il arrivait qu’elle me dise que Darragh viendrait m’aider. Quand il m’aidait en concours je n’avais jamais d’expérience similaire à ses coaching, il a vraiment un talent naturel là-dedans et comme il est lui-même un top cavalier il sait exactement ce qu’on ressent en piste, ce qui est quelque chose que je n’ai jamais eu avec un autre entraîneur avant.

Bien sûr, le fait qu’il monte encore rend la chose différente parce qu’aux États-Unis c’est assez inhabituel d’avoir des cavaliers qui montent au top niveau et entraînent à la fois, même si ça se fait de plus en plus et surtout en Europe. Je pense que ça fait toute la différence des fois parce que ça arrive que Darragh et moi fassions les mêmes épreuves et s’il monte avant moi il peut me dire d’aborder tel obstacle de telle façon. C’est vraiment quelque chose de cool même si c’est un peu inhabituel. A la maison il monte aussi et il peut monter mes chevaux s’il y a un problème, et rien qu’en le regardant j’apprends beaucoup. Il est vraiment un bon exemple à avoir.

On planifie les concours ensemble pour que je puisse monter, qu’il me coache et qu’il monte lui-même, c’est d’ailleurs la première chose qu’il vérifie. Bien sûr il y a certains concours où il n’y a que lui qui peut y aller comme lorsqu’il est dans une équipe pour une Coupe des Nations, mais sa mère, Catherine KENNY, m’aide aussi beaucoup. C’est une super coach et elle travaille avec nous à Oakland Stables donc c’est génial. C’est arrivé l’année dernière que je sois dans la League du Global comme à Valkensvaard et lui à Dublin, qui était un concours qu’il ne pouvait pas manquer, mais je me sens vraiment à l’aise avec sa mère maintenant, on a une très bonne relation. On a fait des CSI 5* seules et tout s’est bien passé ! C’est super d’avoir deux personnes qui t’entourent et ça l’aide beaucoup : quand il est occupé elle est là. Je dirais que je suis très proche d’eux deux, nous sommes de très bons amis et je pense que ça aide au niveau des performances en piste. Avoir une bonne relation, pouvoir parler de tout que ce soit sur les chevaux ou autre, c’est vraiment super ! »

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.