Des parcours plus compliqués, des équipes à trois cavaliers, des nouveaux circuits, un nouveau format de championnat avec la disparition de la finale tournante… S’il y a bien quelque chose que l’on peut affirmer aujourd’hui, c’est que le saut d’obstacles a énormément changé en quelques mois ! Deux grands cavaliers aux palmarès impressionnants, le Suédois Rolf-Goran BENGTSSÖN et notre inimitable Kévin STAUT, nous ont donné leur ressenti sur les évolutions de cette discipline ; abordant sport, chevaux et possibles conséquences. C’est la question du mois !

Comment le saut d’obstacles a-t-il évolué au cours des dernières années ?

Rolf-Goran BENGTSSÖN : « Au niveau des échéances mondiales, de grosses barres ont toujours été utilisées. Je me souviens encore de mon premier championnat. Le matériel y était très lourd et les obstacles étaient en eux-mêmes plus gros qu’à l’heure actuelle, les chevaux se reculaient un peu plus. Depuis, les obstacles sont devenus plus légers mais la hauteur est plus ou moins la même. À l’époque, on pouvait toucher une barre sans que celle-ci ne tombe alors qu’aujourd’hui, quand on tutoie une barre ou une palanque, elle finit toujours par tomber même si on ne fait que l’effleurer. Il y a une grosse différence de ce côté-là.

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De ce fait, il faut maintenant des chevaux qui soient naturellement respectueux. À l’heure actuelle, on voit beaucoup de petits chevaux à haut niveau, qui sont peut-être un peu plus respectueux d’eux-mêmes, mais ils doivent aussi avoir assez de courage pour pouvoir sauter des obstacles impressionnants. Avec les prix actuels, il est difficile de trouver des chevaux qui soient déjà prêts pour les CSI 5* : ils sont tellement chers et si rarement en vente, qu’il faut prendre le temps de les former. De ce côté-là, les gens n’ont peut-être plus la même patience qu’auparavant : ils veulent aller vite.

Enfin, et je trouve que c’est une autre grande évolution de notre sport, de plus en plus de jeunes cavaliers accèdent au très haut niveau. Je pense que dès les années Poneys, le circuit s’est professionnalisé ; les cavaliers arrivent donc avec beaucoup plus d’expérience quand ils commencent à monter les grands chevaux. C’est sûrement pour cela qu’on les voit accéder aux grosses épreuves plus rapidement. Avant, ils devaient vraiment s’entraîner pour acquérir de l’expérience, et ensuite pouvoir participer aux vraies grosses épreuves.

Un autre gros changement à mentionner est le passage à des équipes de trois cavaliers aux Jeux Olympiques. Cela va réduire les chances de certains cavaliers de participer aux Jeux dans le sens où il est déjà très difficile de se qualifier. Pour certains pays, la compétition est très dure en interne pour obtenir une place en équipe. D’un autre côté, cela peut ouvrir la porte à de nouvelles nations, ce qui est une bonne chose puisque cela va évidemment leur donner une chance de concourir. Quant à l’impact sur le niveau et la difficulté des parcours, finalement le début des Jeux Olympiques est toujours un peu plus facile, puis au fur et à mesure cela devient plus compliqué donc dans tous les cas seuls les meilleurs finiront par arriver en finale.

On voit aussi de nouveaux circuits dans le saut d’obstacles, ce qui est une bonne chose : ils donnent plus de chances de monter à de nombreux cavaliers. Il y a beaucoup de concours avec de nombreux week-ends où plusieurs compétitions de haut niveau sont organisées simultanément, donc plus de personnes peuvent participer. En conséquence, le niveau, la qualité des chevaux et du sport sont plus élevés puisque cela veut aussi dire qu’on a plus d’opportunités pour former les chevaux à ce niveau et ils peuvent prendre de l’expérience.

C’est une bonne chose que de plus en plus d’argent soit investi, pour nous et aussi pour les propriétaires. En effet, ces derniers peuvent penser à ces dotations avant de vendre les chevaux. S’ils ont la possibilité de remporter régulièrement quelque chose qui au fond, finira par payer les factures, c’est toujours intéressant plutôt que de vendre purement et simplement parce qu’en cas de vente, les propriétaires n’auront plus de gains suite aux épreuves. A mes yeux, c’est gagnant-gagnant pour tout le monde. »

Kévin STAUT : « Il n’y a pas tant de changement sur les hauteurs des obstacles, même s’il y a des concours où l’on saute un peu plus haut comme Aix-la-Chapelle ou Calgary qui sont sur des grandes pistes. Ce qui a surtout évolué c’est la technicité des parcours. Par cela je veux parler de la configuration des obstacles, des distances et des combinaisons. On a aussi du matériel de plus en plus léger et on essaie de rechercher une configuration technique un peu plus délicate. Tout cela oblige à bien maîtriser et contrôler son cheval, adapter son parcours en fonction de la morphologie, de la vitesse. C’est pour ça que les chevaux recherchés ont aussi évolué : on les veut plus dans le sang, plus respectueux, plus sensibles et pas forcément plus puissants. Malgré le fait qu’on les recherche avec beaucoup d’influx, il faut aussi qu’ils se laissent monter et qu’on arrive à les gérer sur un parcours.

Quand je parle d’influx, c’est l’énergie qu’un cheval peut avoir, l’envie et la disponibilité. On voit des petits chevaux, des grands, certains qui sont assez larges et d’autres très fins, mais on a affiné énormément les croisements pour avoir des chevaux à la fois disponibles et avec énormément d’influx. La morphologie demeure différente : on a des petits chevaux qui gagnent maintenant, mais c’était déjà le cas il y a dix ans : on a eu Itot du Château qui a fait partie des meilleurs chevaux du monde, Obelix d’Hervé GODIGNON qui était petit, Jappeloup (vidéo) et Milton pour remonter encore plus loin… Il y a tout le temps eu des petits chevaux comme il y a eu des grands, ce qui a évolué c’est vraiment le fait de pouvoir avoir des chevaux très disponibles et plus de sang qu’avant. Peut-être qu’auparavant on pouvait avoir des chevaux plus carrossiers, plus puissants mais avec moins d’influx.

Le dressage du cheval a aussi évolué. Quand je parle de dressage, c’est du travail sur le plat, adapté à l’obstacle. Les cavaliers mettent de plus en plus le doigt dessus et se rendent compte de son importance fondamentale. En revanche, en France, nous avons juste à retrouver et écouter ce qu’il s’est fait depuis déjà des siècles : on a une culture dans l’équitation française énormément basée sur la formation des chevaux et le dressage ou le travail sur le plat, donc il n’y a pas besoin de chercher bien loin. On a toujours eu à travers les différentes écoles, que ce soit le Cadre Noir de Saumur ou après l’équitation militaire, cette culture du travail sur le plat. C’est quelque chose qu’il faut conserver et adapter au sport moderne, mais je ne pense pas que ce soit difficile pour les cavaliers français.

S’il y a plus de concours et de circuits qu’auparavant, cela prouve qu’il y a de plus en plus d’argent. Beaucoup d’argent est injecté dans notre sport. Il faut réussir à canaliser ces investissements venant de sponsors, surtout les nouveaux, pour essayer que le produit proposé reste du sport.

Je trouve que le passage à trois cavaliers par équipe aux Jeux Olympiques va casser tout le mérite et l’intérêt des épreuves par équipe. Je n’y étais pas, mais j’ai regardé la finale de Prague des Play-Offs où ils sont partis à trois cavaliers, sans score qui ne comptait pas, et il y a eu deux équipes d’éliminées sur six dans la finale. Cela montre que dans un sport aussi aléatoire que le nôtre, on a besoin de ce score supplémentaire qui peut s’effacer et c’est ce qui rendait justement le déroulement des épreuves très palpitant. Je suis très déçu que cette décision ait été jusqu’au bout, mais maintenant c’est fait et il faut arriver à ce que cela se limite aux Jeux Olympiques et ne déborde pas sur les autres championnats. Il y a bien sûr un risque parce que la Fédération Equestre Internationale essaie de suivre au maximum ce qui est adopté sur les épreuves olympiques, et vis-à-vis du comité olympique, ils vont chercher à ce que les autres championnats se rapprochent de ce format-là. A mon avis c’est une grande erreur.

Il est en revanche vrai que seulement trois cavaliers sélectionnés par équipe permet de voir participer d’autres nations aux Jeux olympiques. L’idée olympique est de pouvoir donner sa chance à tous, mais maintenant il y a aussi des nations qui vont être représentées et qui n’auront pas forcément le niveau. Ce n’est pas quelque chose de positif pour le sport que de permettre une fois tous les quatre ans, à des personnes qui n’ont pas nécessairement le niveau, d’accéder à des épreuves qui vont être trop difficiles. Il y a bien sûr l’ouverture et l’universalité des Jeux olympiques, mais il faut que ça reste surtout accessible à des gens qui ont le niveau pour courir ces épreuves-là et que le sport prime avant tout. L’histoire de ces trois cavaliers va vraiment bouleverser notre sport, il faudra voir si les cavaliers resteront aussi motivés, si les meilleurs participeront avec leurs meilleurs chevaux, si ça restera le Graal comme tout le monde le dit. On le verra assez rapidement, dès Tokyo, si la nouvelle formule a du succès ou non. »

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL. Crédit photo à la Une : Pierre COSTABADIE / Scoopdyga.com