Entre des doutes quant à la place des sports équestres aux Jeux Olympiques, l’apparition d’un nouveau circuit qu’est la Global Champions League et le passage à des équipes de trois cavaliers lors des prochaines olympiades, l’année 2016 n’a pas été de tout repos pour ceux qui aiment le vrai sport. 2017 ne demeure pas en reste avec cette fois-ci la FEI annonçant une réforme pour harmoniser les prix des engagements entre États-Unis et le continent européen. Si Kevin STAUT, Steve GUERDAT, Ludger BEERBAUM et Malin BARYARD-JOHNSSON (pour ne citer qu’eux) ont fait part de leur désaccord dans la campagne #Notoharmonizing, Marc DILASSER et Olivier ROBERT se sont eux confiés à nous sur le sujet.

Que pensez-vous de cette réforme ?

Marc DILASSER : « C’est un sujet brûlant et très important ! Mon avis général est que c’est un scandale tout simplement, et essayer de calquer le modèle américain sur le modèle européen est une absurdité. C’est couper la branche sur laquelle on est assise. L’Europe est le vivier de chevaux, de cavaliers professionnels qui préparent justement des chevaux pour l’élite mondiale et pour aussi ce circuit américain, donc c’est quand même assez incroyable qu’on essaie de mettre quelque chose comme ça en place.

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Peut-être qu’ils veulent vraiment essayer que le niveau international ne soit que pour une élite financière et non plus une élite sportive. Le haut niveau de notre sport est déjà aujourd’hui très compliqué. Les Coupes des Nations sont peut-être vouées à disparaître prochainement et si en plus le circuit international n’est réservé qu’à une élite financière… Cela voudrait dire que si je descends à Cagnes-sur-Mer faire un 2* ou un 3* je devrai payer 12 000€ d’engagement pour y aller. On marche sur la tête.

Je pense qu’après les Etats-Unis sont partis vraiment très loin dans ce système-là. Je ne sais même pas s’il y a dix professionnels qui montent à cheval là-bas, le reste sont des enfants de milliardaires qui s’amusent à Wellington. Quand vous allez à Wellington, pour rentrer là-bas il faut pratiquement avoir une propriété. Si vous n’arrivez pas avec de quoi acheter là-bas, c’est tout juste si vous ne pouvez pas monter sur le concours.

Les Etats-Unis sont un pays à part et leur imposer notre point de vue ne marchera pas, ça c’est une évidence. Mais eux n’ont pas besoin de ça, ils ne forment pas de chevaux. Ils viennent les acheter en Europe parce qu’ils n’ont pas d’élevage. Les Qataris, les Saoudiens, les Américains, n’ont pas d’élevage et viennent acheter en Europe. Donc ils ont besoin de cavaliers professionnels qui les forment. Ces personnes qui auront beau avoir tous les moyens du monde, si les chevaux ne sont pas formés, que vont-elles acheter ? Si ce cheval n’a pas été préparé par des professionnels, ce cheval-là ne sera pas sur le marché. C’est une aberration totale pour tout le système.

Bien évidemment cela va avoir des répercussions pour nous aussi professionnels. Déjà l’an dernier par exemple j’ai payé 50.000€ d’engagement pour participer aux concours, ce que je trouve déjà énorme. Après quand on prend les engagements d’un Simon DELESTRE qui fait partie des meilleurs mondiaux, je pense que plus on arrive en haut, moins on a d’engagements à payer. Pour former les chevaux, soit dans un but commercial en fonction de l’objectif de nos clients, soit dans un but sportif pour continuer, il faut que l’on puisse le faire dans des coûts qui soient raisonnables.

En tout cas j’espère déjà que cela ne passera pas. Mais c’est vrai que l’on voit la FEI qui fait des choses qui vont à contresens du sport depuis pas mal d’années. Tout est arrangé, organisé pour que les gens qui dirigent un peu le haut niveau puissent faire ce qu’ils veulent.

Je pense qu’aujourd’hui de toute manière dans les cing dernières années, le milieu a beaucoup changé. Il faut réussir à se positionner pour pouvoir exister. Il ne faut pas non plus tout voir de façon négative parce que c’est vrai que plus il y a de gens fortunés qui montent à cheval, plus il va y avoir de l’activité, que ce soit pour nous les professionnels, les maréchaux ferrants, les vétérinaires… C’est ça aussi qui fait une rentrée importante d’argent dans notre milieu. Mais maintenant il faut quand même que tout le monde puisse exister parce que sinon on va aller vers une catastrophe pour tout le monde. »

Olivier ROBERT : « C’est une catastrophe, c’est juste une catastrophe. J’ai habité pendant deux ans en Floride quand j’avais dix huit ans. J’y ai vécu des moments extraordinaires mais je n’ai pas pu continuer tellement c’était cher de s’engager en concours. Je pense qu’en France on a d’autres avantages, à savoir qu’on a la Fédération Française d’Equitation qui œuvre contre ça et on a beaucoup d’organisateurs et il n’y a pas de problème.

Mais à l’arrivée je pense que les CSI 2* voire les CSI 3*, même si je trouve que ces derniers sont du vrai sport, doivent disparaître du calendrier. Il faut qu’on revienne à des bons concours nationaux comme on sait très bien organiser en France et ce sera déjà du bon sport, même si je trouve cela scandaleux que l’on en arrive à une multiplication du prix des engagements. J’étais à Royan où les organisateurs nous ont préparé un superbe national, revenons à ça ! Une fois que l’on est prêt à vraiment faire et gagner du 1.50m, on fera du CSI 3*, 4*, 5*, en payant oui, mais au moins on n’amènera plus des chevaux qui ne sont pas prêts et on ne demandera pas des sélections pour rien. Je ne sais pas si, en y réfléchissant bien, ce n’est pas plutôt un avantage à l’arrivée cette reforme que l’on nous impose.

Les CSI 2* veulent tout et rien dire. On saute des Grands Prix 1.45m qui la plupart du temps sont sous côtés, où l’on mélange des cavaliers qui savent monter convenablement et des cavaliers qui ne savent pas monter, et on lance tout ça sur un terrain de concours qui n’a pas forcément lieu d’être. J’aime autant vous dire qu’un national comme il y a eu à Royan, ou même toutes les étapes du Grand National, ça c’est du vrai sport ! Le niveau des cavaliers français ne sera pas moins bon, je ne m’inquiète pas. Comme en plus à l’étranger ils n’organisent pas autant de concours que nous nous le faisons en France, on aura un train d’avance sur les autres. 

Je pense qu’en relookant les concours nationaux que l’on a dans tous les coins de France, qui seront plus sollicités puisque les entrées pour les CSI seront plus chères, ça ne sera qu’un avantage. Quand un couple va gagner un bon Grand Prix 1.45m-1.50m ou être dans les cinq premiers, j’aime autant vous dire qu’il est prêt pour gagner n’importe quel international. Effectivement il n’amènera pas des chevaux qui ne servent à rien dans ces CSI et à l’arrivée il n’y aura plus, comme dans le Global Champions Tour, qu’un ou deux chevaux dans le camion mais je ne pense pas que cela va affecter notre haut niveau. Au contraire je pense que cela va nous relever le niveau. A mon avis il est beaucoup plus difficile de gagner un Grand Prix du Grand National bien élevé qu’un Grand Prix d’un CSI 2* qui je pense, souvent sont ridicules par la difficulté.

Après malheureusement pour les CSI 3*, 4*, 5* même si je trouve ça trop dur comme réforme, on n’aura pas le choix et on va y passer malheureusement. On a mis à la tête de la FEI quelqu’un pour qui l’avis des cavaliers importe peu. On a vu avec ce qui s’est passé concernant le règlement avec les Jeux Olympiques et les Coupes, donc après on ne peut s’en prendre qu’à nous. On n’a pas le choix, on suivra le train.

Ils ont mis en place aux Etats-Unis un système qui n’est ouvert qu’à une population extrêmement aisée. Ils ne veulent pas du reste. En France on a cette chance que même si vous n’avez pas beaucoup d’argent vous pouvez faire du concours hippique, vous le voyez tous les week-ends sur les concours. C’est l’inverse aux Etats-Unis donc autant dire que ça ne les dérange pas, c’est comme ça. C’est dans leurs manières et c’est acquis dans leurs têtes. Il ne faut pas que cela devienne acquis dans nos têtes, mais c’est comme ça chez eux.

Fatalement c’est absolument dégueulasse pour les éleveurs, petits propriétaires par le porte-monnaie parce que ce n’est pas l’envie qui manque. Mais à l’arrivée on fera sauter aux internationaux des chevaux qui n’ont que lieu d’être. Concernant les jeunes chevaux, on aura toujours notre circuit national qui sera un super circuit.

Mais je parle avec la déception parce qu’à l’arrivée je suis scandalisé par cette réforme. Je vous l’ai dit, j’ai habité deux ans aux États-Unis, je peux vous en parler. Pour que ça arrive dans les CSI européens pour moi c’est une catastrophe. Cette réforme-là est stupide mais il faut la prendre dans l’autre sens et se dire que ça va être un gros avantage. On va remobiliser nos troupes pour faire de supers bons concours nationaux, on va aller vraiment vers l’avant. Revenez en arrière, 6-8 ans en arrière, on avait de vrais bons concours nationaux et on n’a jamais autant formé de cracks chevaux ou cavaliers. A mon avis il faut le prendre comme un avantage ! »

Au mois prochain pour la « Question du mois » !

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.

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