Plus les années passent, plus la jeunesse se fait une place dans le saut d’obstacles de haut niveau, à l’image de Bertram ALLEN, Laura KLAPHAKE ou encore les frères PHILIPPAERTS… Pendant que beaucoup de personnes de leur âge sont sur les bancs de l’école pour étudier, eux doivent faire certains choix et sacrifier études au profit de l’équitation ou l’inverse. Mère et épouse de cavaliers, Sabrine DELAVEAU, devant ce dilemme, a décidé de monter l’Académie Delaveau, tandis que Nayel NASSAR et Teddy VLOCK, ont eux terminé ou poursuivent leur éducation à l’université en parallèle du haut niveau. Tous trois ont abordé avec Jump’inside le sujet délicat des études et du sport de haut niveau.

Sabrine DELAVEAU : « L’Académie Delaveau est née d’une réflexion globale autour du statut de cavalier de haut niveau, à travers Patrice d’abord, cavalier professionnel et membre de l’équipe de France depuis plus de vingt-cinq ans, puis Valentine notre fille, cavalière membre de l’équipe de France juniors. Durant toutes ces années, nous avons pu suivre l’évolution de ce sport et constater le renouvellement très homéopathique au plus haut niveau. Les jeunes se forment en effet toujours de la même manière, un peu comme ils le peuvent, selon les moyens, les circonstances… Finalement le monde avance, le sport se professionnalise, des filières de formation se mettent en place dans toutes les disciplines mais l’équitation manque toujours cruellement de cadre. Je le constate d’autant plus aujourd’hui aux côtés de ma fille Valentine, je vois qu’il est très compliqué pour les enfants de suivre une scolarité sereine complète et de monter en même temps à cheval : beaucoup arrêtent l’école, certains passent par le CNED pour bénéficier de plus de souplesse, mais dans l’ensemble, les parents ne sont pas satisfaits. Ils ne trouvent pas vraiment la solution adéquate, se contentent d’un entre-deux car pas un parent ne souhaite que son enfant mette un terme à ses études…

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Mais je dois dire qu’ils sont rarement soutenus par le système scolaire, de nombreuses écoles refusent de voir des élèves s’absenter pour des raisons sportives, ce qui paraît complètement surréaliste. C’est surréaliste car le sport est un motif légitime d’absence : les enfants qui font du haut niveau doivent au contraire être soutenus ! Ils sont dans un double projet qui est très compliqué à mener et il faut les encourager. Il est très difficile de mener à la fois études et sport de haut niveau, la pression étant permanente… Il y a la nécessité de rattraper des cours en cas d’absence, d’assimiler ce qui a été manqué… De parvenir à s’entraîner après l’école et de gérer les devoirs. Puis le week-end, il faut répondre présent sur des épreuves de sélection, se lever très tôt et toujours gérer les devoirs même lorsque l’on rentre tard. Il est temps de dépoussiérer un peu l’image du sportif touriste souvent déscolarisé et peu travailleur ! Nos jeunes veulent réussir mais on ne leur en donne pas les moyens.

Il n’est pas normal que les pôles espoirs qui concentrent des sportifs de tous horizons n’accueillent pas de cavaliers… L’équitation fonctionne aujourd’hui uniquement avec des sports études disséminés un peu partout en France. C’est tout. Les Jeux Olympiques de Paris 2024 devraient normalement insuffler un dynamisme envers nos jeunes, l’accent doit être mis à ce niveau-là parce nos entraîneurs nationaux chez les cavaliers de douze à vingt-et-un ans ont besoin d’une base plus solide, plus étoffée pour construire des équipes compétitives en vue des championnats d’Europe, le grand rendez-vous annuel de nos jeunes cavaliers.

Beaucoup de monde est associé à ce projet d’Académie que je porte depuis près de deux ans et qui ouvrira ses portes en septembre 2019. Nous avons déjà la chance de bénéficier du soutien d’Hervé MORIN, Président de la Région Normandie, et de Philippe AUGUER, Maire de Deauville, qui nous donnent vraiment les moyens de recevoir les enfants dans les meilleures conditions, mais aussi de quelques autres partenaires.

L’Académie Delaveau concerne des cavaliers qui ont déjà des résultats en compétition avec leurs propres chevaux ou poneys. La Cité Scolaire André Maurois à Deauville accueillera les enfants de la sixième à la terminale, mais ils pourront intégrer l’école à tout moment de leur scolarité. Je souhaite donner l’opportunité à tous ces jeunes cavaliers d’atteindre leurs objectifs sportifs. Beaucoup vont intégrer l’école avec le rêve de devenir cavalier professionnel mais tous n’y parviendront pas. Il faudra savoir les aiguiller tout au long de leur parcours vers ce qui correspondra le mieux à leur niveau scolaire, sportif, savoir anticiper un plan B si jamais en cours de route tout ne se passe pas exactement comme on le souhaite et ceci pour différentes raisons (un niveau insuffisant, un changement de cap ou de vie…).

valentine et patrice delaveau
©️A.BONNEMAINS

Il faut pouvoir garantir aux parents que tout sera mis en œuvre pour que leur enfant sorte de chez nous avec un diplôme, une formation. Souvent les parents s’inquiètent de voir leurs enfants décider de devenir cavalier de haut niveau alors qu’eux-mêmes sont totalement étrangers à ce milieu… Cette école a justement été pensée pour que tout le monde garde les pieds sur terre. L’Académie sera un partenaire pour les parents et les enfants, son rôle sera de les aiguiller, de les conseiller aux bons moments et à chaque étape de la scolarité et du parcours sportif. Ne plus voir comme c’est souvent le cas aujourd’hui des jeunes qui végètent parce qu’ils n’ont pas le niveau sportif mais ont arrêté leurs études et se retrouvent en échec.

Nous familiariserons ainsi les enfants avec toutes les facettes de l’équitation, à travers des interventions régulières de personnalités du monde équestre qui viendront leur présenter leur métier de manière à susciter des vocations. Je souhaite également mettre en place un comité de pilotage avec les différentes formations de l’équitation présentes en Normandie notamment (nous avons tout de même la chance dans notre région de pouvoir former nos jeunes à plus de cent métiers du cheval !) mais aussi du sport en général, de manière à pouvoir aiguiller de manière optimale les enfants à chaque étape de leur scolarité en fonction de leur parcours scolaire et sportif. On garantit aux parents que leur enfant est pris en main, que personne n’est abandonné, que nous mettrons tout en œuvre pour en faire des adultes épanouis et équilibrés.

L’Académie se partage donc entre la cité scolaire André Maurois, située en plein centre de Deauville, qui pourra également héberger les académiciens puisque grâce au soutien de la Région Normandie, nous aurons la chance de bénéficier d’un pensionnat flambant neuf, et le Pôle International du Cheval qui accueillera chevaux et poneys dans un magnifique barn de trente boxes aménagé par la ville de Deauville. Les enfants pourront s’entraîner chaque jour sur le très beau site du PIC grâce aux horaires aménagés mis en place à l’école.

Afin d’assurer un suivi sérieux et indispensable de l’entrainement des jeunes élèves et cavaliers, un coach permanent référent sera dédié à leur accompagnement. Personnage « clé » de l’Académie, ce coach habitué dans grands-rendez-vous européens chez les jeunes, organisera chaque jour le programme de travail à cheval des Académiciens en fonction de leur programme sportif et des résultats en compétition. Il pourra en fonction des besoins accompagner les élèves en compétition ou bien travailler en étroite relation avec le coach habituel des enfants.

Nous allons mettre en place un processus de sélection des candidatures à partir du mois d’octobre. Dès le départ, je demande aux enfants avant même de leur envoyer un dossier de présentation de l’Académie, qu’ils se présentent en quelques lignes puis définissent en quelque sorte leur projet de vie. Nous les recevrons ensuite en entretien avec leurs parents. L’état d’esprit des jeunes, leur motivation, leur envie de réussir sera une donnée capitale pour rejoindre l’Académie, car il n’est pas possible de mener à bien ce double projet sportif et scolaire sans ambition, volonté et détermination. Il y aura une charte et des valeurs à respecter et il faudra avoir de bons résultats à cheval mais aussi à l’école.

Un projet en amont qui prépare les enfants de manière homogène ne peut être qu’une bonne chose. Le risque sinon, c’est de récupérer des cavaliers avec des niveaux complètement disparates, ayant arrêté l’école au début du collège ou à la fin de la troisième ou au lycée… Très compliqué à gérer car ils n’ont pas le même niveau. L’idée d’une école comme l’Académie Delaveau est de former les jeunes et de les amener avec un bagage complet dans l’antichambre du haut niveau. »

Nayel NASSAR : « Lorsque j’étais au Koweit, il y avait déjà de bons clubs où monter, à l’époque où j’étais au lycée, donc nous avions suffisamment de concours auxquels aller. Nous montions souvent la nuit (à cause de la chaleur) donc j’avais du temps pour faire mes devoirs et d’autres activités avant d’aller aux écuries dans la soirée. Ça m’a évidemment manqué de monter à cheval lorsque j’ai déménagé aux Etats-Unis pour mes études. Au final, faire une pause avait un sens et me permettait de voir comment les choses allaient se passer dans ce nouvel endroit. Ce que l’Europe propose aux jeunes cavaliers pour monter et étudier en même temps est vraiment une superbe initiative : il font tout ce qui est possible pour aider les enfants à maintenir un intérêt à la fois dans l’école et l’instruction, et les chevaux.

portrait nayel nassar
© Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Concernant mon parcours personnel à l’université, ça a été un défi de trouver un équilibre entre les études et la compétition, notamment quand je concourais au niveau CSI 3* et plus haut. Il fallait vraiment être sérieux et bien savoir gérer son temps. Je ne montais pas beaucoup pendant la semaine, j’avais de la chance d’être entouré de personnes qui gardaient mes chevaux en pleine forme pour les week-ends. Le fait que je connaisse bien mes chevaux a aussi aidé à réaliser de bons résultats avec relativement peu d’entraînement, du fait de mes études.

Mes parents et moi avons toujours été d’accords sur le fait que la priorité était l’université et que je reçoive une certaine éducation. Je pense qu’être instruit est quelque chose d’extrêmement important. Après avoir eu ma licence, j’ai été libre de faire ce qui me rendait heureux et ce en quoi je pensais être le meilleur. Et il se trouve que j’ai pensé aux chevaux ! Même en ayant maintenant réussi à être cavalier de haut niveau, je pense qu’il est très important d’être diplômé dans un domaine et avoir un bagage.

Aujourd’hui, je dirais à un jeune cavalier qui hésite encore entre études ou sport de haut niveau, ou d’allier les deux, qu’il est juste important d’avoir un plan structuré pour chaque scénario possible, et au final de faire confiance en la décision que l’on fait. Il y a plusieurs moyens de maintenir un équilibre entre ses intérêts et on ne trouvera pas ce qui marche le mieux sans tenter. »

Teddy VLOCK : « Je suis en troisième année à l’Université de Yale en psychologie donc pendant huit à neuf mois par an j’étudie là-bas et je monte en même temps à Wellington, en Floride. C’est assez difficile d’équilibrer tout ça parce que je suis à l’école pendant la majorité de la semaine et ensuite je descends en Floride pour m’entraîner. Vous savez, quand vous atteignez un certain niveau, ça devient plus dur et il faut continuer à s’entraîner pour monter dans les grosses épreuves. L’une des plus grosses difficultés pour moi a d’ailleurs été d’organiser mon temps pour pouvoir faire tout ce que l’école me demandait et aussi être présent pour les concours. Je pense que nous avons trouvé un assez bon équilibre : du lundi au mercredi je peux faire tout le travail lié aux cours et je me concentre ensuite sur les chevaux le reste de la semaine. Le Connecticut et la Floride sont à quelques heures d’avion donc ça peut être assez difficile de tout coordonner, mais on a vraiment une très bonne équipe dans mes écuries, la Vlock Show Stables, donc ils prennent soin de mes chevaux sept jours par semaine et font en sorte que lorsque j’arrive ils soient en forme.

Teddy VLOCK et Cristobar ©️M-J.MICHEL

Je n’ai pas d’emploi du temps adapté avec mon université pour pouvoir monter, en fait je ne sais même pas s’ils sont au courant que je monte ! C’est plutôt à moi de m’organiser mais des écoles proches de Wellington, comme à Miami, ont des programmes spécifiques : par exemple, quand vous êtes cavalier, vous pouvez avoir certains cours en ligne et ils vous facilitent les choses. Yale ne fait rien de ça : ils veulent que vous soyez à Yale donc c’est clairement très difficile mais c’est un véritable engagement. Après, je n’ai plus que deux ans d’études donc je ne m’inquiète pas trop. A côté de ça j’ai aussi deux business et j’aimerais me plonger dans le monde des affaires, mais Yale n’a pas de licence dans ce domaine…

J’étudie parce que je pense que c’est important et dans ma famille l’instruction est quelque chose de fondamental, je pense que c’est une base que vous devez en quelque sorte avoir. Il y a aussi des attentes dans ma famille, mais en même temps ils savent que j’aime monter et que c’est ce que je veux faire, que c’est important pour moi. Si je prenais la décision de ne plus aller à l’école ils le comprendraient, mais je veux avoir une licence avant de savoir si je veux poursuivre mes études plus loin. C’était clairement un choix de ma part d’étudier, mais encouragé par ma mère. »

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.