Après quinze années passées à travailler auprès du célèbre marchand de chevaux Gian Battista LUTTA, le Jurrassien Alain JUFER a pris son envol pour une nouvelle destination : les écuries de son compatriote Steve GUERDAT. À l’aube de cette nouvelle ère, il revient sur l’ensemble de sa carrière et se confie sur ses ambitions, desquelles sont nées son nouveau partenariat avec le champion olympique 2012.

Comment se sont développées votre passion pour les chevaux et votre envie de conquérir le haut niveau ? 

“Mes parents étaient éleveurs, ils avaient une ferme. J’ai côtoyé les bêtes depuis mon plus jeune âge. Je n’étais pas encore sorti de la poussette que je montais déjà à poney ! Au départ, il a fallu me pousser un peu pour monter les chevaux à la maison plutôt que de travailler à la ferme, dans les champs ou de sortir avec mes amis. J’ai en revanche toujours été motivé à partir en concours, d’autant plus que mon père faisait un peu pression sur moi : je devais gagner. Je n’avais aucun autre sport en vue, mais j’avais aussi envie de faire d’autres choses au quotidien, et si mes parents n’avaient pas insisté je n’aurais peut-être pas continué malgré mon esprit de compétiteur. À mes seize ans, ils m’ont acheté un cheval pour concourir en Juniors. C’est là que j’ai commencé à envisager les choses beaucoup plus sérieusement, à comprendre qu’il fallait s’appliquer, bien monter, bien préparer un cheval avant de fouler les terrains de concours et d’obtenir de bons résultats. Dans notre métier, on doit avoir la niaque et l’envie de gagner, mais il est nécessaire d’avoir une bonne base avant de réussir à construire quelque chose. Il faut se former et former les chevaux.” 

La génération de notre équipe vous a rencontré grâce à votre cinquième place à Calgary en 2015. Que faisiez-vous à ce moment-là et quel a été votre parcours depuis ?

“Je travaillais pour Gian Battista LUTTA depuis dix ans déjà. D’ailleurs, c’est en grande partie grâce à lui que j’ai pu évoluer dans ma manière de considérer l’équitation. Bien sûr, il était ravi lorsque je gagnais, mais ce qui lui importait était d’avoir une belle vidéo d’un beau parcours bien monté pour pouvoir faire une bonne vente. Il m’a incité à ralentir la cadence et à réfléchir à comment emmener mes chevaux au bon endroit et au bon moment, à ne plus seulement penser à la victoire. Avec le temps, je me suis rendu compte que monter un jeune cheval et tout lui apprendre est bien plus gratifiant pour un cavalier qu’acheter ou se faire confier un cheval mûr qui connait déjà par cœur son métier et qui est déjà prêt pour le haut niveau. 

Je suis resté dans ses écuries pour continuer à apprendre et à progresser. J’ai eu de la chance qu’il ait toujours pu garder ses chevaux un certain temps avant de les revendre, ça m’a permis d’apprendre ce travail de formation et de gravir peu à peu les échelons de ma carrière. Puis cette année, j’ai pris la décision de m’installer chez Steve GUERDAT.” 

Comment s’est mis en place ce partenariat avec Steve ? Qu’attendez-vous de cette nouvelle aventure ?

“Il y a deux ans, Steve m’avait déjà proposé de le rejoindre pour que nous travaillions ensemble, mais je n’étais pas encore prêt. J’avais de très bons chevaux et je voulais continuer à les faire évoluer. Aujourd’hui, Steve peut m’apporter un soutien supplémentaire qui, je l’espère, me permettra d’aller encore plus loin. C’est un cavalier très talentueux, qui a pu acquérir énormément d’expérience dans les grands championnats auxquels il a participé. J’apprécie ses valeurs, sa façon de faire et d’être. J’ai envie de réussir à combiner tout cela avec ma propre équitation. Dans notre sport, il y a de nouvelles choses à apprendre chaque jour. Il ne faut jamais penser que l’on est plus fort ou que l’on sait plus qu’un autre. Il faut toujours regarder ce que font les autres et se remettre en question. Chaque cavalier possède son propre style et on peut apprendre de chacun d’eux. 

J’ai aussi pour but d’accueillir des jeunes dans ses écuries pour les coacher et je vais bien sûr continuer à faire un peu de commerce. Steve a besoin de concourir pour vivre, surtout qu’il a une assez grande entreprise avec plus de dix employés qu’il faut rémunérer. Le coaching et le commerce nous permettent d’assurer nos arrières en tant que cavalier, puis ça peut être l’occasion de croiser la route de nouveaux chevaux.” 

Vous êtes tous les deux professionnels et concourrez souvent dans les mêmes épreuves, Anthony BOURQUARD vous a également rejoint. Comment vous organisez-vous ? 

Steve est motivé. Durant le confinement, nous avons beaucoup travaillé tous les trois. Il nous a apporté sa méthode. Lorsque nous partons sur des concours différents, nous prenons toujours un moment dans la journée pour s’échanger nos vidéos des parcours. Nous avons mis en place un véritable système d’entraide et de conseil. Nous formons une super équipe ! J’espère que nous continuerons à avancer de la sorte car cela nous permettra de vraiment progresser.” 

Êtes-vous sensible aux engagements “politiques” de Steve GUERDAT auprès de la FEI ? 

Steve s’investit beaucoup dans l’intérêt des cavaliers, alors qu’il n’a pas beaucoup de temps à consacrer à cela, mais c’est essentiel car nous n’en sommes pas tous capables. Je le connais depuis tout jeune, il est très droit, on peut lui faire confiance aveuglément. Il se bat pour que l’équitation reste un sport propre, fair-play, humble, humain et respectueux des animaux, ce qui n’est pas aisé car l’argent a pris une place immense dans le monde équestre depuis quelques années. Il est nécessaire d’agir pour que les jeunes puissent continuer à s’intégrer au haut niveau et que ce dernier ne finisse pas par n’être accessible qu’aux seuls fortunés.

Du côté du commerce, le prix des chevaux a flambé. Ils ne sont plus du tout vendus à leur juste valeur. J’espère que les choses vont rétrograder et que les gens vont se remettre à penser raisonnablement. Autrement, notre sport courra à sa perte.” 

Quels sont plus précisément vos objectifs sportifs ? Souhaitez-vous porter à nouveau la veste suisse ?

“Je me remets en route petit à petit. J’ai à cœur de bien gérer mes chevaux et de ne pas courir à tout prix n’importe quelle épreuve. Cette année, il n’y aura pas de Coupe des nations mais j’espère pouvoir participer à une ou deux étapes Coupe du monde. En ce qui concerne l’an prochain, officier à nouveau pour le drapeau suisse est bien sûr mon objectif principal !” 

La nation helvète semble toujours faire preuve d’un fort esprit d’équipe… 

“Oui, c’est une grande famille. Les Coupes des nations sont toujours très importantes pour nous. Je préfère courir une d’entre elles plutôt que n’importe quel Grand Prix cinq étoiles, même si j’aime aussi ça. Ces épreuves ont quelque chose en plus et j’espère que ça reste le cas pour la plupart des cavaliers importants.” 

Suite à la crise sanitaire, plusieurs concours cinq étoiles ont baissé le rideau. La revalorisation des Coupes des Nations ou des concours nationaux, boudés depuis quelques temps, permettra-t-elle de sauver l’événementiel équestre et de revenir à un sport plus raisonné ? 

“On ne doit pas oublier les concours nationaux. C’est dans ces épreuves que nous débutons tous. Elles sont très importantes et formatrices. C’est grâce à elles que j’ai pu faire mes preuves et rejoindre la délégation suisse. Que ce soit dans mon pays ou en France par exemple, les concours nationaux doivent être valorisés, les plus grands cavaliers doivent y participer. Je pense qu’il ne devrait y avoir aucun cinq étoiles les week-ends des Championnats de Suisse, de France ou d’Allemagne, afin de pousser les têtes d’affiche à y participer.” 

Propos recueillis par Théo CAVIEZEL et Pauline ARNAL. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE