Entre une sortie course à pied et un de ses Koh Lanta Challenge à vélo (faire du home trainer du générique de début au générique de fin), Pascal BOUTREAU, le triathlète, journaliste et commentateur bien connu du monde du cheval, nous a accordé un entretien passionnant sur le traitement médiatique de l’équitation et l’évolution du journalisme dans sa globalité.

Parlons de votre parcours, Aviez-vous pour vocation première de devenir journaliste ?

« Pas du tout, je suis devenu journaliste par hasard. Au début des années quatre-vingt-dix, j’étais étudiant en prépa HEC à Nancy. N’ayant pas les moyens financiers d’intégrer une école de commerce, ni le niveau, la logique aurait voulu que je retourne en Math Sup. Mais un jour, alors que nous étions dans le train, je confiais à une amie mes doutes quant à mon avenir. Je ne savais pas quel métier j’avais envie d’exercer. Une inconnue avec laquelle nous partagions notre compartiment s’est mêlée à la conversation et m’a recommandé une école de journalisme à Paris, dans laquelle je suis finalement entré. Lors de cette formation, j’ai effectué un stage à la rédaction de Mondial Basket. C’était la grande époque de la « dream team » avec Michael JORDAN et Magic JOHNSON entre autres. On m’a embauché au bout de deux mois. En même temps, je relisais les fiches techniques et les papiers des envoyés spéciaux en tant que pigiste à L’Équipe. J’ai rejoint le journal après six mois de collaboration, dans le service en charge de football. J’ai eu la chance d’être grand reporter lors de la Coupe du monde de 1998.

Même si je suis avant tout un footeux, j’ai eu envie de découvrir de nouveaux horizons. Je suis très curieux. Après trois ans, j’ai demandé à quitter la rubrique football. C’est quelque chose qui ne se fait jamais à L’Équipe car c’est le coeur du journal, c’est très sérieux. Un journaliste football note les joueurs, c’est quand même quelque chose (rires) ! Toutefois, j’en avais fait le tour, j’étais lassé. J’ai donc rejoint le groupe olympique qui gère les autres sports et j’ai eu le bonheur de couvrir sur place les Jeux olympiques à Athènes et Pékin. »

Comment l’ancien grand reporter football s’est retrouvé sur les bords de pistes des plus grands événements de jumping ?

« Encore une histoire de hasard ! Pour des raisons sanitaires particulières, les épreuves d’équitation des Jeux olympiques de 2008 ne pouvaient pas se tenir à Pékin et avaient été délocalisée à Hong Kong. Anne LADOUCE, qui était à la fois en charge de l’escrime et de l’équitation à L’Équipe, ne pouvait pas faire des aller-retours entre les deux villes. Je connaissais bien Hong Kong, j’avais l’habitude de m’y rendre pour y suivre le Français numéro un mondial de squash Thierry LINCOU sur un tournoi important qui s’y déroulait, alors on m’a demandé d’y remplacer ma collègue. C’est en 2006 que j’ai assisté à mon premier concours de saut d’obstacles, au Salon du cheval de Paris qui se tenait à l’époque Porte de Versailles. Florian ANGOT avait remporté le Grand Prix avec First de Launey. Lorsque je suis arrivé là-bas, je me sentais comme un extra-terrestre. Personne ne m’adressait la parole. Je me suis dit : « Chouette ! Un sport encore plus refermé sur lui-même que les autres ! ». Mais comme vous le savez, je me suis vite réconcilié avec ! »

Le public équestre a vraiment fait votre connaissance sur la chaîne Equidia Life. Pouvez-vous revenir sur les débuts cette aventure ?

« En 2011, alors que j’étais au jumping de Bordeaux, Éric BRION, directeur d’Equidia, et Jérôme LENFANT, directeur de la rédaction de la chaîne, m’ont appelé pour me proposer un poste de rédacteur en chef. C’était à l’époque un vrai défi pour moi, je n’avais jamais fait de télévision, et puis parler d’équitation dans L’Équipe ce n’est pas la même chose que de le faire sur Equidia. D’un côté on s’adresse à des gens qui achètent le journal pour ses pages consacrées au football et de l’autre à des passionnés de chevaux qui attendent des analyses techniques. Je ne m’étais encore jamais assis sur un cheval, je ne connaissais rien des sensations que cela procurait. D’ailleurs, aujourd’hui j’ai progressé de ce côté-là : grâce à des leçons prises à Jardy, je suis désormais brillant Galop 2 (rires) ! Plus sérieusement, j’aime le challenge, alors j’ai accepté et c’est comme ça que je me suis retrouvé sur les plateaux d’Equidia Life. »

Comment s’est passée pour vous la transition entre presse écrite et télévision ?

« J’ai la chance de ne pas vraiment connaître le stress, mais j’ai dû beaucoup travailler au départ parce que je n’avais aucun bagage technique. S’adresser aux autres face à une caméra, cela s’apprend, on ne peut pas commencer une phrase sans savoir comment la finir et hésiter. Au début, on ne m’a pas épargné sur les réseaux sociaux. Certains me détestaient. Quand on découvre ça, ça fait bizarre même si on essaie de relativiser, de se dire que ça fait partie du jeu et que l’on ne peut pas plaire à tout le monde. Quand j’ai vu ça, j’ai demandé à deux confrères de la presse équestre que je connaissais, Marc VERRIER et Christian GERHARDT, de me dire ce qu’ils en pensaient. Je savais qu’ils n’hésiteraient pas à me dire les choses franchement, sans prendre de gants. Ils m’ont rassuré et m’ont donné les bonnes directions pour améliorer les choses. Je les remercie encore.

Je me suis tout de suite très bien entendu avec mon collègue Kamel BOUDRA. On a parfois tenté de nous opposer, en vain. Le projet Equidia Life a été porté par une belle équipe, très soudée, pendant six ans. J’en garde d’excellents souvenirs, en particulier des Jeux équestres mondiaux de 2014 à Caen, c’était génial ! »

Equidia Life a malheureusement cessé d’émettre fin 2017. Qu’avez-vous fait ensuite ?

« À la fin d’Equidia Life, j’ai continué à travailler au sein du groupe en tant que rédacteur en chef du magazine Off Courses qui était consacré aux coulisses du monde hippique et diffusé deux fois par mois sur Equidia. Ce programme ressemblait à ce que nous faisions sur Life, c’était un peu de l’esprit bleu chez les rouges, pour ceux qui se souviennent des logos des deux chaînes ! À l’arrivée d’une nouvelle direction, les cartes ont été rebattues et Off Courses a été supprimé. Il y a maintenant un an que je suis parti vers de nouveaux horizons.

Je collabore avec plusieurs publications et j’ai monté ma société « Ô Clair de la Plume » qui me permet de travailler avec plusieurs événements sportifs en leur rédigeant leur contenu rédactionnel comme les dossiers de presse ou les communiqués de presse. J’anime aussi des conférences et des tables rondes. Et enfin à la rentrée prochaine, je vais commencer à donner des cours à Paris School of Sports, l’école créée par Teddy RINER. »

Et vous avez rejoint Eurosport…

« Effectivement. Je suis pigiste pour cette chaîne, je m’occupe à quatre-vingt-dix pourcents de ce qui concerne l’équitation, avec notre consultant Jean-Marc NICOLAS. Nous sommes appelés lorsqu’il y a une épreuve à commenter. Mon rôle n’a rien à voir avec celui que j’avais au sein d’Equidia où, en plus de présenter des émissions et commenter des épreuves, je gérais les droits, organisais les plannings, etc.

Eurosport propose beaucoup de sports équestres à son antenne, notamment le Global Champions Tour et la Coupe du monde. Une heure de chaque étape de ce dernier circuit est habituellement diffusée le mardi soir. C’est un format international qui est le même dans tous les pays et peut donc être frustrant pour les Français parce que si les cavaliers tricolores ne sont pas sans faute ils n’apparaissent pas dans le montage, et ce sont eux que les téléspectateurs veulent voir. Le différé n’a pas non plus la même saveur que le direct que l’on pouvait voir sur RMC Sport, mais c’est mieux que rien. Il m’est aussi arrivé de remplacer Kamel sur RMC quand il était en vacances. »

Vous évoquez Jean-Marc NICOLAS. À propos des consultants, comment sont-ils sélectionnés ?

« Chez Equidia Life, j’étais accompagné de consultants réguliers comme Adeline WIRTH ou Emeric GEORGE, mais bien souvent il faut faire en fonction des disponibilités de chacun. Il est assez difficile d’avoir un cavalier pour commenter un Grand Prix le dimanche puisqu’ils sont souvent tous en concours à différents endroits. Il m’est arrivé d’essuyer jusqu’à huit ou neuf refus avant d’en trouver un. C’est toujours mieux d’être accompagné d’un consultant, même s’il ne s’agit pas du plus apprécié ou du plus pédagogue, même si parfois ce n’est pas possible par manque de budget. Commenter une épreuve seul n’est pas facile, surtout lorsqu’il s’agit d’un trois étoiles où s’enchaînent les parcours de cavaliers pas aussi connus que ceux des cinq étoiles ou de trois longues heures de dressage. En compagnie d’Odile VAN DOORN ou de Camille JUDET-CHÉRET, cela devient beaucoup plus intéressant.

Les invités qui apparaissaient dans le magazine Equestrian de Kamel, contrairement aux consultants qui étaient rémunérés, répondaient simplement à l’invitation venaient gratuitement. Aucun d’entre eux ne nous a demandé le moindre remboursement de frais, alors que nous recevions régulièrement de grands champions. Nous n’aurions de toute façon pas eu les moyens de le faire. »

RMC Sport a annoncé récemment l’arrêt de la diffusion des épreuves d’équitation à son antenne. C’est une démarche qui semble se généraliser sur les chaînes multisports. Comment l’expliquez-vous ?

« Eurosport a la chance d’être diffusée dans une cinquantaine de pays. Il est donc important pour un organisateur et ses partenaires que son événement y soit diffusé pour optimiser sa visibilité, et doit pour cela vendre ses droits de diffusion des épreuves à une chaîne. Il sera économiquement moins gourmand avec Eurosport qu’avec un autre média compte tenu de son large rayonnement. Toutefois, il faut noter que si une chaîne doit faire des économies, ce seront les sports plus secondaires en termes d’audiences, comme l’équitation ou l’athlétisme, qui en pâtiront. C’est ce qui s’est passé chez RMC Sport. La passion ne primera jamais sur le tableau d’un comptable.

Le monde des sports équestres ne remerciera jamais assez Kamel qui s’est longtemps battu avec son bâton de pèlerin pour leur donner une place à la télévision. Oui, il y a des mordus d’équitation, oui, il y a une audience, mais ce n’est qu’une petite cible sur laquelle on ne peut pas baser un modèle économique entier. Si l’on diffusait un match de football de CFA en même temps qu’une étape de Coupe du monde de saut d’obstacles, le premier attirerait plus de téléspectateurs, c’est dur à entendre, mais c’est la réalité. L’équitation coûte trop cher à diffuser par rapport à ce qu’elle rapporte, n’oublions pas qu’en plus des droit de diffusion il faut ajouter les satellites, les journalistes, les techniciens sur le plateau, en régie, qui se paient. RMC Sport va perdre quelques abonnés en supprimant l’équitation de ses programmes, mais cela n’a aucun poids à côté de l’argent qu’elle va économiser ce faisant. »

La multiplication des circuits et des concours cinq étoiles n’a-t-elle pas aussi des effets néfastes quant à la médiatisation de l’équitation ?

« Bien sûr que si, tout le monde le dit, il y a trop de concours. Chaque organisateur se targue de recevoir les meilleurs cavaliers du monde, mais ce n’est absolument pas exceptionnel. On retrouve les têtes d’affiches partout, tous les week-ends. Si on manque le parcours de Kevin STAUT ou de Steve GUERDAT un dimanche, ce n’est pas grave, on pourra les voir le dimanche suivant. Ceux qui considèrent que la prolifération des événements de haut niveau est une bonne chose parce que cela rend le spectacle accessible au plus grand nombre se trompent. Ils n’ont qu’une vision des choses à court terme. Tant que l’équitation, et en particulier le saut d’obstacles, ne calquera pas son modèle sur celui du tennis par exemple, cela restera ingérable pour les médias.

Les droits de diffusion sont vendus à qui veut bien les acheter et on regarde un concours ici, un autre là. On assiste à la même chose du côté du football, même si le prix des droits de diffusion sont incomparables, chaque compétition est diffusée sur une chaîne différente, et ces chaînes sont pour la plupart payantes. Si l’on veut pouvoir regarder tous les matchs, il faut dépenser une centaine d’euros chaque mois. Regarder du football gratuitement n’est presque plus possible en dehors de la Coupe du monde. »

L’avenir de la télévision traditionnelle est incertain et cela affecte de manière importante notre manière de consommer le sport. Quels sont les canaux dynamiques vers lesquels se tourner aujourd’hui ?

« Il y a quinze ans, on n’imaginait pas tous les bouleversements qui seraient causés par Internet. Nous vivons une véritable révolution médiatique. De nouveaux canaux de diffusion émergent. La crise sanitaire actuelle et le confinement ont permis l’explosion des visioconférences. Pour preuve, les lives quotidiens sur Instagram comme les vôtres qui fleurissent ces derniers mois. Le format du podcast se développe aussi d’une manière incroyable, il en existe sur tous les sujets imaginables. La crise économique qui se dessine va bouleverser encore un peu plus les choses. Les acteurs des médias doivent essayer de se projeter le plus loin possible pour éviter de faire fausse route. L’équitation, pour ne parler que d’elle, va devoir se tourner vers des plateformes de diffusion moins chère à produire, à diffuser et à consommer. »

Quel regard portez-vous sur l’émergence de médias exclusivement digitaux et ultra-connectés comme Jump’Inside ?

« Il y a quelques temps, des médias comme le vôtre, que l’on a surnommé les « baby bloggers », ont fait leur apparition dans les salles de presse des événements. Au départ, les journalistes professionnels établis depuis longtemps déjà et dont je fais partie, nous vous avons regardés de haut et pris pour de simples groupies qui avaient trouvé le moyen d’accéder gratuitement à des concours prestigieux pour venir prendre des selfies avec vos cavaliers préférés. Mais certains d’entre vous ont su prouver qu’ils étaient là pour travailler sérieusement, pour faire la même chose que nous, avec des outils différents, et sont maintenant à la tête de sites solides comme Jump’inside ou travaillent dans des rédactions comme Grand Prix. Vous allez finir par prendre notre place.

Le problème c’est qu’à cause des nombreuses possibilités et opportunités offertes par internet, tout le monde semble vouloir lancer son propre média, au détriment de la pertinence. On a récemment fait entrer beaucoup de monde dans un domaine qui arrive peu à peu à saturation. Je me souviens que lors d’une conférence de presse des Longines Masters, Christophe AMEEUW indiquait avoir accrédité trois cent journalistes. Pour moi, ce n’est pas vrai car sont journalistes ceux qui détiennent une carte de presse et dont plus de la moitié des revenus proviennent d’activités liées à la presse, les blogs étant exclus de ce calcul. Ceci dit, cela n’empêche pas que certains de ces nouveaux amateurs sont doués et travaillent tout aussi bien voire mieux que des journalistes encartés. »

Que pensez-vous du journalisme qui tend vers une recherche permanente du sensationnel ?

« Je ne suis pas de ceux qui disent que les choses étaient mieux avant. Quand on pense comme ça, c’est qu’on a basculé dans le monde des « vieux cons ». Elles sont simplement différentes. Par contre je n’aime pas du tout la direction que prend le journalisme aujourd’hui. C’est la société qui veut ça et il faut l’accepter ou changer de métier. Aujourd’hui, les médias sont à la recherche du buzz, du clic, de l’argent et se complaisent dans la production d’articles peu qualitatifs mais qui interpellent grâce à des titres aguicheurs, cherchent à en faire des tonnes sur des sujets qui n’en valent pas la peine.

Le monde du journalisme ressemble à un grand tribunal. Certains se prennent pour des juges et donnent des sanctions, d’autres pour des avocats et défendent tout le monde. Pour ma part, je me suis toujours considéré comme un témoin. Le travail du journaliste est de relater des faits, des sensations, des émotions, de raconter tout simplement. Dans ce que j’écris je délivre une vérité, la mienne, ce qui peut peut-être perçu comme un jugement, je ne sais pas, mais je n’affirme pas qu’il s’agit de la vérité absolue. »

Est-ce un problème pour le journalisme que les cavaliers soient de plus en plus attentifs à leur stratégie de communication et à leur image ?

« Quel que soit leur sport, les athlètes aimeraient que les journalistes soient leurs agents. Ils sont ravis que l’on dise d’eux qu’ils ont été fantastiques mais supportent difficilement les critiques négatives à leurs sujets. Pourtant, le bon témoin doit rapporter qu’un athlète a été mauvais lorsque cela a été le cas. Le journaliste doit avoir un sens critique. Un propriétaire de chevaux a une fois menacé de porter plainte contre Equidia car un consultant avait dit pendant un parcours que le cheval avait souvent du mal à sauter un certain type d’obstacles. Ce n’était qu’une analyse technique. Le rôle du journaliste n’est pas de toujours dire que tout est beau dans le meilleur des mondes. »

Avez-vous des conseils à donner aux jeunes qui souhaiteraient faire carrière dans le journalisme sportif ?

« Il faut avant tout être curieux et ne pas se cantonner à un seul domaine bien précis. Par exemple, je suis avant tout journalisme sportif, pas journaliste d’équitation. J’ai touché au basket, au football et à une multitude d’autres sports. Se constituer un réseau garni et solide est essentiel. Il faut aussi avoir conscience que le journalisme, le vrai, repose sur toute une déontologie qui a tendance à être bafouée au profit de la rentabilité depuis quelques temps. La rigueur est pourtant une qualité dont ne peut se passer un journaliste digne de ce nom. Tweeter au conditionnel pour générer du clic tout en se protégeant en cas de démenti, ce n’est pas ça mon métier.

Enfin, à ceux qui sont plus passionnés de sport que de journalisme, je conseillerais plutôt de se diriger vers les métiers de l’événementiel et de la communication. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, les débouchés y sont bien plus importants. Mais dans tous les cas, le plus important est d’avoir envie de partager notre passion, nos émotions. C’est pour moi l’ADN de ces métiers. »

Propos recueillis par Pauline ARNAL et Théo CAVIEZEL. Image à la une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE