Que peuvent bien avoir en commun le regretté Bill STEINKRAUS, Pierre DURAND et Rodrigo PESSOA ? Un billet de un dollar qui les a accompagné vers leur destinée de champions olympiques. Voici le récit d’une petite histoire du grand sport.

En 1968 à Mexico, Bill STEINKRAUS (de son vrai nom William Clark STEINKRAUS), en selle sur Snowbound, devient le premier américain à remporter l’or olympique individuel. Vingt ans plus tard, il assiste aux Jeux de Séoul et interpelle Pierre DURAND lors de la reconnaissance de la finale individuelle. « Il m’a alors tendu un billet de un dollar, plié précautionneusement de manière à pouvoir porter chance. Il m’a dit que si je l’emmenais avec moi sur mes derniers parcours, je terminerais champion olympique. Je l’ai donc pris et gardé près de moi jusqu’à la fin de la compétition », se souvient le cavalier du légendaire Jappeloup. La suite, nous la connaissons par cœur, le couple tricolore se venge de son précédent échec à Los Angeles et se propulse sur le toit du monde. Un deuxième sacre au compteur du mystérieux billet, de quoi commencer à devenir superstitieux. Le porte-bonheur disparaît ensuite dans les archives de Pierre DURAND jusqu’en 2004. « Le hasard, ou au contraire le destin, a fait en sorte que je le retrouve peu de temps avant les Jeux olympiques d’Athènes. », explique-t-il. Il emporte avec lui son « Lucky Dollar » en Grèce où ce dernier croisera la route de son troisième compagnon d’aventures, Rodrigo PESSOA.

Quatre ans plus tôt à Sydney, le cavalier brésilien se voit privé de médaille individuelle. Baloubet du Rouet refuse à trois reprises l’entrée d’un double lors de leur dernier parcours. « Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé, ce n’était sans doute pas mon moment. Cela avait été une immense déception malgré ma contribution au bronze par équipes de la sélection brésilienne. », confie-t-il. Mais grâce à de nombreux résultats plus que satisfaisants, le couple est sélectionné pour une nouvelle olympiade. « À Athènes, l’équipe n’était pas au niveau, je n’avais donc en ligne de mire que le classement individuel. J’étais plein d’espoir mais la tragédie a bien failli se rejouer. Le matin de la finale, je suis allé m’asseoir dans les tribunes après la reconnaissance de la première manche et mon cher ami Pierre DURAND est venu me rejoindre. Il m’a glissé dans la poche un billet de un dollar en m’expliquant qu’il lui avait été offert par un autre champion olympique à Séoul et qu’il me porterait chance à moi aussi. Mais même si j’avais ce curieux billet en poche, je suis sorti du premier parcours avec huit points. Pour moi, c’était la fin de mon rêve olympique car je savais que mon cheval ne pourrait pas prendre part à de nouveaux Jeux. Je voulais rentrer chez moi par le premier avion mais tous les vols étaient complets. Alors je suis simplement retourné aux écuries où je me suis endormi. », explique Rodrigo.

Deux heures avant le début de la seconde manche à laquelle le cavalier brésilien avait pourtant renoncé, son père, Nelson PESSOA, et son entraîneur, Jos KUMPS, le réveillent et l’encouragent vivement à aller reconnaître le parcours. Tout leur semble encore possible. Il accepte de les suivre jusqu’à la piste, presque à contre-coeur. « Les obstacles étaient monstrueux et le tracé très technique. Ce parcours extrêmement sévère allait faire beaucoup de dégâts, mais il pouvait tout à fait convenir à Baloubet. Nous avions de vraies chances de remonter dans le classement si nous réalisions un sans-faute. » Au paddock, Rodrigo PESSOA a de bonnes sensations qui se confirment vite en piste. Il signe l’un des deux seuls parcours parfaits de l’épreuve sur trente partants. Si c’est Cian O’CONNOR qui l’emporte avec un unique point de temps dépassé, le fils du « sorcier » est, lui, convoqué au barrage avec Chris KAPPLER pour se départager l’argent et le bronze. Même si Baloubet du Rouet faute, la monture de l’Américain, Royal Kaliber, se blesse et concède la deuxième marche du podium à Rodrigo PESSOA. Véritable « remontada » des deux acolytes brésiliens. « Ce n’était pas l’or, mais nous avions fêté dignement cette médaille d’argent tant elle avait été difficile à aller chercher ! »

Contre toute attente, à l’issue de la finale, l’histoire prend un tout autre tournant. Waterford Crystal, le cheval de l’Irlandais, est testé positif à une substance interdite lors d’un contrôle anti-dopage. S’enclenche alors une longue enquête qui comportera son lot de rebondissements. Elle aboutit, six mois plus tard, à la destitution du cavalier couronné à Athènes, au profit du détenteur du fameux « Lucky Dollar ». « Un soir, alors que je dînais à Göteborg en compagnie d’Hubert BOURDY et de Jean-Maurice BONNEAU, j’ai reçu un appel du Président du CIO (Comité International Olympique, ndlr) qui m’a annoncé que j’étais finalement champion olympique ! Après avoir appris la bonne nouvelle à mon père, j’ai tout de suite téléphoné à Pierre pour lui dire que le billet avait finalement bien fait son travail », raconte Rodrigo. Pierre DURAND ajoute : « Comme on dit, jamais deux sans trois. Mais le billet a été un peu capricieux cette fois-ci. Il a mis du temps à faire son oeuvre, sans doute parce qu’il commençait à se faire vieux (rires) ! C’est pourquoi nous avons ensuite décidé de le retirer de la compétition et de l’offrir au Musée Olympique de Lausanne, où il est exposé depuis 2006″. Une bien belle anecdote qui donne envie de croire que le sport est aussi fait d’un peu de magie.

Propos recueillis par Pauline ARNAL et Théo CAVIEZEL. Photo à la Une : © CIO