Nouvelle année, nouveau système pour le classement mondial des cavaliers de saut d’obstacles ! Jump’inside a décidé de s’intéresser, pour inaugurer 2020, à l’entrée en vigueur du nouveau système d’invitations en CSI voulu par la Fédération équestre internationale. Ce système a été conçu pour lutter contre le système des « pay-cards » et permettre d’établir un classement mondial le plus juste et le plus transparent possible. Après avoir suscité de nombreux débats et moult polémiques sur son application, nous avons interrogé deux experts, Kevin STAUT et Marie PELLEGRIN, afin de répondre à cette nouvelle Question du mois !

Le classement mondial, un système optimal ?

Kevin STAUT, Président de l’International Jumping Riders Club et cavalier français de saut d’obstacles, vingt-et-unième au classement mondial :

« Le classement mondial est un enjeu vital pour les cavaliers car c’est lui qui permet, tout simplement, d’aller en concours. Sa réglementation est à la charge de l’IJRC qui en possède les droits. J’entends par là qu’il revient au Club des cavaliers dont je suis président, de définir l’attribution des « points ranking » (chaque épreuve internationale en CSI 2* et plus, avec une dotation minimum de vingt-quatre-mille cinq-cent euros, permet de gagner ces points pour monter dans le classement des meilleurs cavaliers internationaux, ndlr.), mesure qui définit par essence le classement mondial.

Cependant, le classement mondial est intimement lié au système d’invitations en CSI élaboré par la FEI. Ce système a été voté en 2017 afin de permettre de lutter contre les « pay-cards », sorte de « surengagements » financiers conséquents qui permettent à certains cavaliers de concourir dans des CSI sans se soucier de leur position dans le classement mondial. Si cette pratique a permis par le passé à des CSI de boucler leurs budgets, elle a aussi contribué à mettre à mal la méritocratie en privant des cavaliers plus performants de places dans certains concours.

La question que vous posez à propos de ce qu’on appelle communément « la ranking », et donc in fine du système d’invitation, est une question politique. À l’IJRC, nous nous sommes battus afin que cette règle de quotas, instaurée par le système mis en place par la FEI il y a trois ans, soit valable sur l’ensemble des CSI. L’IJRC s’est beaucoup battu depuis, sur la répartition de ces quotas, notamment pour les CSI 5* qui sont les plus gros pourvoyeurs de points ranking, et nous avons obtenu il y a peu la répartition suivante de 60/20/20 (60% d’invitations attribuées selon le classement mondial, 20% à la discrétion des Fédérations nationales et 20 % à la discrétion des organisateurs du CSI).

Le classement mondial n’est légitime que si la règle des 60/20/20 est respectée. Or certains circuits échappent à ce nouveau système, à savoir les circuits de la Coupe du monde indoor, de la Coupe des nations du Global Champions Tour. On a peu parlé dans la presse des deux premiers circuits cités car leur quotas d’invitations attribuées selon le classement mondial dépasse le quota imposé de 60% ! On a par contre beaucoup débattu à propos du Global Champions Tour, qui fonctionne lui suivant ses propres règles et dispose d’un accord avec la Fédération équestre internationale.

Jusqu’à présent, l’IJRC est toujours en profond désaccord avec la FEI au sujet de cette exception accordée au Global Champions Tour. Ce circuit est régi par des règles spécifiques où des propriétaires peuvent payer leurs participations à la Global Champions League, circuit créé en parallèle, et donc à toutes les épreuves du Global Champions Tour, moyennant un chèque de droits d’entrée de deux millions d’euros. Ces propriétaires sont libres de choisir quels cavaliers va les représenter lors de ces concours sans tenir compte du classement mondial. L’accès à ces concours, tous labellisés CSI 5*, est donc limité à un nombre de cavaliers très restreint, le quota des 60% requis n’étant pas appliqué. Du point de vue du de l’IJRC, cette démarche basée en majorité sur les « pay-cards » est contraire à l’éthique de notre sport. On ne peut donc légitimement cautionner l’exception dont bénéficie ce circuit.

Nous avons, au sein du Club, fait des simulations afin d’évaluer l’impact de ce circuit sur le classement et il s’avère qu’il soit assez limité. Nous restons néanmoins extrêmement vigilants sur l’évolution de ce système qui doit pérenniser notre discipline et protéger l’intégrité de ce sport ainsi que ses valeurs.

Un cahier des charges a été élaboré par l’ensemble des partis (IJRC, propriétaires, organisateurs, FEI) afin d’obtenir un classement mondial plus fiable et qui reflète la réalité du terrain, en se basant notamment sur les épreuves et les dotations des concours. Il est vraiment important de souligner que cette répartition de points est basée sur la méritocratie. Le classement mondial sanctionne la régularité au plus haut niveau. Elle est donc révélatrice au sens où tout est pris en compte : la gestion des chevaux, l’organisation, la logistique, la compétence de l’équipe, la monte du cavalier… Steve GUERDAT n’a pas été numéro un mondial pendant un an par hasard. Il a occupé la tête du classement car il a été le plus performant sur l’ensemble de ces critères depuis les douze derniers mois.

Le nouveau système automatisé d’invitations aux CSI, qui entre en vigueur au 1er janvier 2020, est optimisé tant pour les cavaliers que pour les organisateurs qui pourront gérer au mieux leurs quotas, car trois semaines avant le concours les inscriptions via la plateforme de la FEI seront définitives. Il est important de noter que quatre-vingt-dix pour-cent des engagements vont transiter via ce système.

Je pense sincèrement que ce système va permettre de maximiser le taux de remplissage des concours et permettre aux cavaliers d’optimiser leurs programmes. Les cavaliers vont pouvoir profiter au maximum de la multiplication des CSI 4* et 5* puisque certains week-ends, on pourra descendre jusqu’au centième pour ce genre de concours. Ce système n’est pas parfait mais je pense que l’on va dans le bon sens en faisant la promotion d’un classement mondial juste, fiable et transparent. »

Marie PELLEGRIN, cavalière française de saut d’obstacles, deux-cent soixante-quatorzième au classement mondial :

« Evoquer le sujet du classement mondial, c’est avant tout évoquer un paradoxe. Celui de demander simultanément aux cavaliers deux choses assez contradictoires, à savoir préserver le bien-être de leurs chevaux, en limitant leurs nombres de concours tout en courant après les points ranking ce qui induit de demander plus d’efforts à leurs chevaux tout au long de la saison.

Il n’est pas facile de conjuguer l’éthique, la protection du cheval et son bien-être avec le système actuel basé sur cette course aux points, pour accéder ou se maintenir en haut du classement mondial. Je souhaite souligner ici cette complexité dans laquelle nous plonge ce système qui consiste pour une partie des cavaliers, à courir après des points ranking pour accéder à des concours, qui en distribuent justement un grand nombre !

En effet, plus un concours est doté financièrement, plus il est rémunérateur de points ranking puisque les points sont distribués en grande partie en fonction de la dotation des épreuves du concours. Sauf qu’accéder à ces concours plus dotés et plus riches en points se décide selon… le classement mondial. Autrement dit, pour évoluer significativement dans le classement mondial, il faut participer à des épreuves qui sont inaccessibles pour les personnes en bas de ce classement. Toute une partie des cavaliers doit composer avec un système quel que peu inégalitaire.

À propos de l’attribution de ces points ranking, je trouve dommage, notamment pour les 2*, que le critère principal soit la dotation d’une épreuve. La difficulté des parcours devrait mieux être prise en considération ! Je pense en effet qu’un Grand Prix du dimanche, plus complexe, plus haut que toutes les autres épreuves, et pour lequel on doit se qualifier en faisant sauter son cheval un voire deux parcours, devrait toujours rapporter plus de points que les autres épreuves du concours, ce qui n’est pas toujours le cas. Cela irait ainsi dans le sens du cheval, du cavalier, des organisateurs et du sport.

Pour moi, le vrai problème réside plus dans la ranking elle-même que dans le système d’invitations aux CSI, qui a fait beaucoup polémique ces derniers mois. Si l’on veut valoriser l’homme ou la femme de cheval et mettre en avant l’éthique des cavaliers tout en mettant en avant leurs talent et mérite, alors je pense qu’il faudrait que le système fonctionne différemment. Je pense qu’il serait judicieux de prendre en considération le classement actuel, qui prend en compte les trente meilleurs résultats de l’année pour le cavalier, et le combiner avec le classement mondial par couple cavalier / cheval, qui existe déjà mais qui n’est pas reconnu, en considérant par exemple les dix meilleurs résultats d’un couple sur une année. Cela permettrait d’avoir un classement mondial qui reflète un peu plus la réalité. La relation spéciale qui unit le couple cavalier / cheval, cette complicité unique qui est tout de même l’essence même de notre sport, serait ainsi bien mise en valeur tout comme le serait le ou les propriétaires du cheval, acteur(s) incontournable(s) de notre profession.

Certains cavaliers gravissent presque tous les échelons du classement mondial avec un seul cheval quand d’autres le font avec un nombre significatif de montures différentes. Pourtant, le classement mondial actuel ne reflète pas cette réalité. Pour étayer mon propos, un exemple significatif. Les organisateurs se retrouvent parfois à devoir inviter de grands cavaliers, comme le CHI de Genève en 2018 qui dû inviter la Championne du monde en titre Simone BLUM, trop mal classée dans le classement mondial pour être sélectionnée pour ce concours.

Le cavalier qui n’a qu’un cheval de tête a deux choix qui s’offrent à lui : courir après les points ranking tous les week-ends et épuiser son cheval, ou cibler méthodiquement ses concours sur l’année avec un cheval préservé mais manquer de régularité pour se maintenir en haut du classement. Le système actuel amène ainsi bon nombre de cavaliers à dépasser le nombre d’épreuves optimales par cheval. Il est aussi courant qu’un propriétaire confie son cheval à un cavalier mieux classer pour prétendre à participer à de plus gros concours ou qu’un cheval de tête soit vendu lorsqu’il se met à performer à un certain niveau afin de faire tourner son écurie. Étant propriétaire de tous mes chevaux, je peux en témoigner. Il faut après cette vente prendre le temps de reconstruire des jeunes chevaux et donc retomber dans le classement.

Il faut bien saisir que le haut niveau coûte très cher, environ trente mille euros par cheval et par an, et que la pression financière et sportive sur les cavaliers s’est accrue ces dernières années. Le cavalier est un chef d’entreprise, s’il n’a pas de résultats il risque de perdre ses propriétaires et faire couler sa boutique, il doit donc respecter ses chevaux et performer en même temps. A cela se rajoute les charges constantes qu’il lui faut supporter. Si les performances ne sont pas au rendez-vous, il va avoir plus de mal à trouver des sponsors et de nouveaux propriétaires. L’équation n’est donc pas simple à résoudre pour les cavaliers qui la plupart du temps font ce métier par passion et amour du cheval.

Je tiens à préciser, pour conclure, que si je trouve le classement mondial très perfectible, il a tout de même le mérite de refléter la réalité du terrain. Il n’y aura toujours au final qu’une vérité, celle du sport. Si Steve GUERDAT a été jusque-là numéro un mondial pendant douze mois, c’est qu’il est le meilleur sur tous les tableaux. En vrai Homme de cheval, il réfléchit à long terme, laisse souffler ses chevaux, optimise leurs programmes. Il réussit le tour de force à être numéro un mondial en ne participant pourtant pas au circuit du Global Champions Tour (LGCT), ce qui rehausse sa performance quand on sait combien ces épreuves sont rémunératrices en terme de points ranking et d’argent !

Cette conclusion m’amène finalement sur un dernier sujet que je souhaite aborder avec vous, celui du Global Champions Tour. Il y a un double discours de la Fédération Equestre Internationale (FEI) à ce sujet, qui d’un côté dit privilégier le sport et l’historique circuit Coupe des nations, et de l’autre donne sa bénédiction au LGCT de Jan TOPS dont le président de la FEI, Ingmar DE VOS, est très proche.

Contrairement aux fédérations nationales qui font un travail reconnu et loué par les cavaliers, la FEI est décriée car ils ne tiennent pas vraiment compte de l’avis des cavaliers.

Une des raisons s’explique par le fait qu’à la FEI les pays bénéficient tous d’un vote sans que le nombre d’adhérents par pays soit pris en compte à un quelconque moment. Or plus une fédération compte d’adhérents, plus elle contribue au budget de la FEI. En outre, le principe de la démocratie qui est un homme, une voix, n’est pas respecté ici ce qui peut poser question. Chaque pays a le même poids ce qui a une influence sur les votes et donc entraîne un certain décalage entre les priorités des cavaliers et les décisions de la FEI.

Le sport doit rester le sport, or le LGCT reste un circuit à part qui bénéficie de règles particulières. Les cavaliers qui ne concourent pas sur ce circuit sont désavantagés au niveau du classement mondial car toutes les épreuves au programme comptent pour le classement mondial !

Le sport évolue constamment, avec toujours plus d’argent en jeu et toujours plus de nouveaux acteurs. C’est vital pour notre sport de pouvoir compter sur l’arrivée régulière de nouvelles personnes dans le milieu car cela permet d’éviter que le système se referme sur lui même dans un certain entre soi qui ne serait pas bénéfique. Il faut instaurer des barrières en régulant au plus vite ces sujets, force est de constater que ce n’est pour le moment pas la priorité de nos dirigeants.

Reste à voir dans quelques mois, quel impact aura eu le nouveau système d’invitation aux CSI, mis en place début 2020 par l’IJRC.« 

Propos recueillis par Manon LE COROLLER. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE