Pierre DURAND, associé à son fidèle petit cheval noir Jappeloup, a su s’élever au rang de légende du saut d’obstacles et plus largement du sport tricolore. Le médaillé d’or en individuel des Jeux olympiques de Séoul de 1988 revient sur sa carrière aux sommets du monde et nous livre son analyse de la discipline ainsi que ses craintes concernant son évolution.

Merci d’avoir accepté de nous répondre en cette période troublée où les préoccupations sont nombreuses…

« Au moment où le monde est bouleversé par un funeste virus, répondre dans cette période anxiogène à une interview semble futile. La priorité allant à la santé de chacun et à la solidarité, notamment vis à vis des personnels soignants et à tous ceux qui préservent le minimum vital. Pour autant, j’accepte de répondre à vos questions, pensant qu’au cours de ce confinement contraignant, vos lecteurs y trouveront un peu de distraction et matière à débat. »

Est-ce qu’évoquer les souvenirs de ce sacre ravive encore en vous une certaine euphorie malgré les années passées depuis ? Quel regard portez-vous sur cette période de votre vie au plus haut niveau ?

« « Euphorie » n’est pas le mot. Disons que je savoure toujours intérieurement tout le parcours qui m’a conduit de mon rêve d’adolescent au titre olympique. C’est davantage de la nostalgie, mais n’est-ce pas le bonheur d’être malheureux ? Je me dis qu’il y a eu un avant et un après titre olympique. La montée vers cet objectif pendant vingt ans a été ma plus belle tranche de vie. Le sentiment d’avoir pesé sur mon destin et d’avoir atteint un accomplissement parfait. Depuis, j’ai davantage subi le poids de ce titre et il y a eu moins d’exaltation dans ma vie. »

Quand avez vous décidé de raccrocher les bottes ? Comment avez-vous vécu l’après ?

« Je suis revenu dans un premier temps sur ma volonté d’arrêter le lendemain de ma victoire aux Jeux olympiques de Séoul. La pression de l’entourage m’en a dissuadé. Probablement ai-je bien fait de retarder cette décision de quatre ans car j’ai encore pu vivre de grands moments de sports parmi les plus marquants : en 1990 le titre de Champion du monde par équipe et la même année, une deuxième place en finale de Coupe du monde. Mais dans ma tête, j’étais sportivement mort le 2 octobre 1988. J’avais atteint ce que je désirais le plus. J’étais allé au bout de mon voyage. Toutefois, arrêter la compétition, c’est accepter l’ennui… »

Vous avez pu observer toute l’évolution du saut d’obstacles de vos débuts à aujourd’hui. Quelles conclusions en tirez-vous ?

« Comme d’autres sports, l’équitation est confrontée depuis une bonne dizaine d’années à la multiplication de puissants circuits privés. Leurs fréquences, leurs règlements, leurs programmes sportifs, leurs modes de sélection des compétiteurs bousculent trop, à mon avis, les valeurs fondatrices du sport.

Les sports équestres n’évoluent plus sous l’influence des institutions fédérales. Ce sont les acteurs professionnels qui organisent le sport en poursuivant des objectifs de profits financiers. C’est l’économie qui organise notre sport, comme elle l’entend. Je ne suis pas fan de cette évolution, même si elle apporte plus de confort à certains cavaliers et génère du business pour l’ensemble de la filière. J’y vois même un danger alors qu’aujourd’hui le bien-être des animaux est au cœur des préoccupations. Or, les chevaux dans cette organisation globale du sport sont davantage sollicités, et ce d’autant plus que les cavaliers sont liés par leurs engagements à de grandes écuries et soumis à la tyrannie du classement mondial. »

La multiplication des nouveaux circuits risque-t-elle d’amoindrir la valeur des grands championnats ou des épreuves de la Coupe des nations ?

« L’évolution actuelle va à l’encontre d’une bonne lisibilité de la hiérarchie sportive. Qu’est ce qui compte le plus ? Une victoire chaque week-end dans un de ces innombrables Grands Prix lesquels se ressemblent tous, ou une performance dans un de ces rares évènements qui réunit les meilleurs dans les compétitions de sélections nationales lors des grands championnats ou des JO ? D’ailleurs, pour combien de temps encore, ces rendez-vous majeurs garderont-ils une valeur ajoutée sur le plan sportif ? Le milieu s’est toujours plaint d’un manque de visibilité médiatique mais ce n’est pas en uniformisant la compétition et en glissant vers des critères socialement élitistes et non purement sportifs que l’on va résoudre cette question. Vous l’aurez compris, cette évolution m’éloigne de ce qui a toujours donné un sens à mon engagement dans le sport. Je pense que la crise actuelle va tout remettre en place, différemment. Le logiciel va devoir être relancé sur la fonction « Reset ».

Je finis tout de même par une note positive ! Aujourd’hui, il y a de plus en plus de bons chevaux et de bons cavaliers. Les soins aux chevaux se sont améliorés, leur entrainement est plus méthodique même si on ne leur accorde pas assez de temps de récupération. Les équipements sont mieux étudiés. Les cavaliers ont presque tous à leur côté un entraineur, ce qui est un gage de progrès. »

Pensez-vous que la vie de cavalier était plus facile dans les années 1980 qu’en 2020 ?

« Disons que dans les années 1980, il y avait de la place pour le rêve pour un plus grand nombre. Aujourd’hui, l’espoir d’accéder au « grand sport » est à oublier pour beaucoup, malgré leur talent. De ce que me disent des cavaliers dont j’ai été coéquipier et qui sont toujours sur le circuit, que ce soit Patrice DELAVEAU, Roger-Yves BOST, Philippe ROZIER ou encore Rodrigo PESSOA, tous me disent que cette période était la plus sympathique. »

Avez-vous endossé le rôle d’entraineur ?

« J’ai surtout endossé très tôt le rôle d’un dirigeant bénévole en devenant Président de la Fédération française d’équitation, puis en ayant pris la tête d’autres acteurs institutionnels du sport en France, tels que le CREPS de Bordeaux et l’INSEP à Paris. Ces mandats ne m’ont pas permis de me consacrer vraiment au coaching. Mais, j’ai amené plusieurs jeunes sur les podiums des championnats de France dont ma fille Lisa, et j’ai toujours répondu aux demandes de cavaliers, dont par exemple Olivier ROBERT à ses débuts au haut niveau. J’anime toujours avec plaisir des masters class, en France et à l’étranger. J’aurais par contre bien aimé être chef d’équipe, ce qui est un rôle différent. Pour finir, je dirais que pour moi le bon coaching est celui qui doit conduire le cavalier à être autonome et non pas dépendant. En piste, on est seul ! »

Êtes-vous dans une dynamique de détection de jeunes chevaux talentueux et prometteurs ?

« Pas vraiment, même si je suis un des co-propriétaires de l’étalon très prometteur Ze Carioca (père Canturo et mère par Kannan) du syndicat crée par les PESSOA, père et fils.

Un échange d'impressions sur Zé Carioca lors du CSIO de La Baule, avant que Rodrigo ne le reprenne en main,début juin. Et pour moi, la fin d'une période de remise en selle avec ce très bon cheval.

Publiée par Pierre Durand Champion Olympique sur Lundi 20 mai 2019

Investir dans les jeunes chevaux a toujours été le bon choix, surtout aujourd’hui où les chevaux à maturité valent des fortunes. Avoir un jeune cheval permet d’installer des bases solides, de gérer progressivement sa carrière et de mettre en place la confiance. J’ai eu Jappeloup à l’âge de cinq ans. On se connaissait par cœur ! »

Quelle valeur accordez-vous à la transmission ?

« La transmission d’une expérience de réussite, d’un héritage culturel équestre est à mes yeux, essentiel. Mais dans les sports équestres français, cela ne s’inscrit pas naturellement dans les esprits. J’ai toujours voulu transmettre ne serait ce que parce que je me suis beaucoup nourri des principes de l’équitation française mais aussi parce que j’ai beaucoup appris de mes ainés. Un cavalier comme Hubert PAROT a toujours été bienveillant à mon égard. Jean D’ORGEIX m’a fait confiance. Pierre JONQUÈRE D’ORIOLA a suscité ma vocation de champion olympique. Mon engagement fédéral, je l’ai toujours vécu comme une mission. »

L’équipe de France a été phénoménale aux Jeux de Rio en 2016. Malheureusement, ceux de Tokyo qui devaient se dérouler cet été ont été reportés d’un an…

« Hélas ! La crise du Covid-19 est passée par-là. Pour évaluer nos chances, il va donc falloir attendre. Les cartes sont rebattues même si on garde notre qualification par équipe en saut d’obstacles, comme dans les deux autres disciplines. Il faudra constater comment les chevaux sont sortis de la période sans compétition. Voir comment les cavaliers ont su les gérer pendant cette période inédite. Où en seront les motivations de chacun ? Reparlons-en dans quelques mois. Une chose est sûre, une médaille olympique se prépare sur plusieurs années. »

Que pensez-vous du nouveau format des épreuves olympiques ?

« Ce nouveau format s’inscrit bien dans cette idée de globalisation. Le critère d’universalité a pris le pas sur celui de la valeur sportive des sélectionnés olympiques. Le choix est politique. Le risque est que ce rendez-vous unique, tous les quatre ans, soit dévalué. Qu’il ne soit plus ce sommet sportif tant attendu. Désormais limité à des sélections nationales réduites à trois cavaliers par  équipes, le nouveau format ouvre l’accès aux Jeux olympiques à beaucoup plus de pays d’un niveau plus faible, alors que dans le même temps des nations de continents plus forts comme l’Europe, resteront à la maison. Beaucoup de cavaliers très performants ne seront pas invités à cette fête. C’est dommage ! La signification sportive des Jeux olympiques risque de perdre son crédit. Jusqu’à présent, il y avait un rendez-vous sportif qui dépassait les autres : c’était cette confrontation olympique organisée tous les quatre ans, où les meilleurs décidés à être le meilleur se mesuraient sur des parcours aux difficultés souvent jamais atteintes. C’était un instant de vérité pour les sportifs au grand cœur. C’est pourquoi, ce fut ma quête ultime. Est-ce que ce sera toujours le cas ? J’en doute. »

pierre. Durand et john whitaker
Pierre DURAND et Jappeloup face à un autre couple de légende, John WHITAKER et Milton aux Europes de Saint-Gall en 1987 © Collection privée

Quels sont les secrets de l’équitation française ?

« Peut-on parler de secrets ? La doctrine française a été publiée partout dans le monde depuis longtemps et les pratiques sportives sont connues de tous. Nos forces sont d’avoir une longue et brillante histoire équestre théorisée à une époque par les grands écuyers du Cadre Noir de Saumur et de nous être longtemps appuyés sur une organisation étatisée de l’élevage de chevaux de sport. Même si par la suite, ce modèle est devenu un frein par manque d’esprit d’ouverture. Tout ce riche héritage nous porte encore aujourd’hui, mais sans la force du mental d’un champion pour aller chercher les médailles olympiques, il ne saurait être suffisant. »

Quel est, d’après vous, l’avenir du saut d’obstacles et plus largement des trois disciplines équestres olympiques ?

« Plus tôt, j’ai pointé du doigt deux dangers pour la pérennité des sports équestres. Le premier est la maltraitance des animaux. Beaucoup assimilent déjà l’utilisation qui est faite du cheval de sport, avec ses abus et le fléau du dopage sous toutes ses formes, comme contraire au bien-être et au respect animal. Le deuxième risque est que s’adressant soit à des cavaliers fortunés (exemple avec l’achat de Darry Lou de Beezie MADDEN par Jennifer GATES, l’héritière du deuxième homme le plus riche du monde) ou soutenus par des mécènes aux gros moyens financiers, soit à des enfants de la balle, les sports équestres deviennent une activité de castes sociales, n’ouvrant pas les mêmes chances pour tous. Cet entre-soi ne peut que nous desservir, à terme. »

Propos recueillis par Pauline ARNAL. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE