Quel passionné d’équitation n’a jamais entendu : « mais ce n’est pas un sport, le cheval fait tout » au moins une fois dans sa vie ? Si l’on sait tous qu’il est évidemment faux de penser que l’animal fait tout le travail, et que pour le cavalier l’aspect physique est bien présent, il ne faut cependant pas non plus oublier le côté mental du sport, et ce surtout à haut niveau. Avec plusieurs championnats à son actif, Patrice DELAVEAU, et Charlotte MORDASINI, jeune maman réserviste aux derniers Jeux Olympiques pour la Suède et qui s’est retirée du sport pendant près d’un an, ont tous deux accepté de parler des défis physiques et mentaux de l’équitation.

patrice delaveau
© Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Patrice DELAVEAU : « Je travaille depuis quelques années maintenant une fois par semaine avec un coach sportif pour faire un petit peu d’assouplissements, du cardio, des étirements parce que c’est vrai qu’on travaille toujours un petit peu de la même façon. Monter à cheval c’est quand même un sport et ce sont toujours les mêmes muscles qui travaillent, on a beaucoup de problèmes de dos donc il faut quand même arriver à bien s’assouplir, renforcer la ceinture abdominale parce qu’évidement à partir d’un certain âge ça commence à se relâcher un petit peu. Je travaille donc une fois par semaine avec justement ce coach sportif parce que je suis quand même de nature assez raide et si à cheval ça ne dérange pas parce que j’ai une certaine souplesse comme je fais ça depuis que j’ai quatorze ans, je fais toujours un peu les mêmes gestes donc je suis assez souple sur certaines choses, mais dès que je descends de cheval, si on me demande de faire des exercices un peu spéciaux je suis très rigide donc c’est aussi pour arriver à m’assouplir.

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Évidemment à partir de quarante cinq ans je pense qu’il faut arriver à quand même faire un petit peu autre chose pour entretenir le corps pour éviter certaines blessures. C’est vrai qu’on se rend compte quand on fait un sport autre que l’équitation qu’il manque des choses. Moi il me manquait beaucoup de choses : de souplesse, de dureté et d’abdominaux surtout, donc je pense que ça me fait du bien de travailler un peu tout ça.

Au niveau de la taille des cavaliers, bien sûr que plus on est grand moins on peut monter de petits chevaux, mais quand on regarde Daniel DEUSSER, il monte tous types de chevaux : il est tellement fin et tellement bon cavalier qu’il arrive à s’adapter. Les Allemands sont en général très grands comme Ludger BEERBAUM et il arrive toujours à bien s’adapter à la taille de ses chevaux. Il montait Ratina qui n’est pas une jument très grande, il faisait très grand dessus mais il ne la gênait absolument pas. Christian AHLMANN aussi, qui a de très grandes jambes, mais ils ont une façon de monter très très légère. Ils sont grands mais ce sont des cavaliers assez fits et eux je pense font attention à ça justement. Je sais que Ludger est un très grand sportif, je le vois souvent dans les salles de sport dans les hôtels. Je pense que par rapport à il y a une vingtaine d’années les cavaliers sont beaucoup plus attentifs à ça, à rester fit et léger, ce qui est complètement compréhensible. Ce n’est pas un inconvénient d’être très grand à partir du moment où le cavalier est très bon.

Il y a quinze-vingt ans on avait beaucoup de très grands chevaux un peu lourds, et maintenant la race s’est un petit affinée et l’équitation aussi. On a donc des chevaux de plus en plus légers et je pense que les cavaliers font aussi attention de ne pas être trop lourds. Je pense que c’est l’équitation qui a évolué, on affine un petit peu la race, on leur demande d’être de plus en plus réactifs et évidemment pour ça il faut des chevaux légers en général, pas de grands chevaux lourds. C’est un ensemble de choses qui évolue : tout le monde évolue que ce soient les chevaux dans leurs physiques et les chevaux dans la race.

Concernant le travail du cavalier et son stress, je trouve d’abord que c’est normal d’être toujours un petit peu stressé. Il y a certaines personnes qui n’ont jamais de stress mais chez quelqu’un de normalement constitué il y en a toujours un petit peu. Maintenant il y a deux choses : il y a le bon stress et le mauvais stress. Ça m’est arrivé plein de fois d’avoir le mauvais stress, d’être nerveux et là, ça va pas, c’est une catastrophe, on en fait trop ou pas assez. Par contre il y a aussi le bon stress : quand on arrive à rester justement calme et c’est un stress qui arrive à nous transcender, c’est le meilleur.

Il y a des gens qui sont très bons en championnats qu’on ne voit pas forcément souvent dans l’année parce que justement ce stress leur donne quelque chose en plus en championnat et ils arrivent à se transcender et à faire de bonnes choses. A l’inverse on voit aussi de nombreux cavaliers qui gagnent beaucoup tout au long de l’année et qui le jour du championnat n’arrivent pas à dominer ce stress, et ça c’est quelque chose qui est très difficile à maîtriser. On voit d’ailleurs de plus en plus de gens qui travaillent mentalement avant les grandes compétitions avec des coachs mentaux.

Personnellement j’ai essayé il y a quelques temps de travailler un petit peu sur mon mental, essayer d’apprendre avec des coachs mais ça m’a pas réussi parce que je pense que maintenant que j’ai cinquante-trois ans, j’ai toujours fonctionné par moi-même et j’ai du mal à m’y prendre autrement. Essayer de travailler mentalement j’en n’éprouve pas tellement le besoin. Peut-être que je n’ai pas été assez loin mais j’ai pas tellement aimé.

Un championnat du monde et un concours normal sont complètement différents. C’est difficile à expliquer mais c’est quelque chose qui se fait assez naturellement, et les jours avant un championnat on n’est pas dans le même état d’esprit que si on allait faire une Coupe des Nations normale. Je ne pense pas qu’il y ait grand-chose à dire, qu’il faut faire comme ci ou comme ça, chaque personne a son truc. Maintenant je pense que chez les jeunes cavaliers c’est une bonne chose d’apprendre directement à travailler ces choses-là plus tôt, j’ai fait ça comme ça venait sur le tas, mais je pense que le sport évolue.

Les jeunes se préoccupent de ça de plus en plus tôt, d’ailleurs j’ai ma fille Valentine qui fait souvent des stages en équipe de France et ils leur apprennent déjà à travailler un petit peu sur ces choses-là et je pense que c’est très bien. Bien sûr je me renseigne sur ce qu’ils lui font faire, je parle avec elle. Je ne l’applique pas du tout sur moi-même mais elle si elle a envie de se faire aider par ces techniques, il faut qu’elle en profite.

Les jeunes peuvent rater beaucoup d’épreuves à cause de leur mental parce qu’ils sont trop stressés ou trop décontractés… Il n’y a qu’une chose à dire : c’est que les contre-performances arrivent à tous les niveaux, tous les week-ends on en a et il ne faut pas se focaliser dessus. Ça fait partie du sport : un jour on gagne, un jour on perd, il faut savoir perdre pour gagner et savoir gagner pour perdre aussi. Il ne faut pas se décourager et accepter les défaites de temps en temps et souvent quand on regarde bien, les défaites peuvent aussi aider pour les prochaines grosses échéances. Il n’y a que dans la défaite  qu’on peut arriver à progresser, mais des fois c’est dur à accepter c’est vrai.

Chaque cavalier en équipe de France travaille un petit peu dans son coin, si un cavalier a envie de travailler avec un coach mental il fait venir son coach personnel. Il y a cette chose collective au sein des jeunes mais pas au niveau des seniors. Disons que la Fédération a fait plusieurs approches, notamment quand Henk NOOREN était entraîneur, il avait fait venir justement un coach mental pour les gens qui voulaient, mais ça n’a pas vraiment pris.

Il y a aussi autre chose : le cheval est aussi stressé lui des fois. Il rentre dans des ambiances différentes, entre le moment où dans les écuries au calme et quand on entre dans le paddock où il y a déjà un petit peu plus de bruit puis à la piste, et il y a certains chevaux qui sont très sensibles à ça. Il faut justement arriver à gérer le stress du cheval et le stress du cavalier, ce sont deux choses qui vont ensemble. Si nous sommes un peu stressé, le cheval le ressent, c’est une chose à laquelle il faut vraiment faire attention. On peut être stressé mais justement il faut arriver à rester très calme et ne pas le faire ressentir au cheval sinon c’est la catastrophe.

On a des chevaux qui peuvent être très sensibles au bruit surtout dans les concours indoor, et des chevaux qui rentrent en piste stressés qu’on a du mal à déstresser. Malheureusement ça nous arrive et souvent ces chevaux-là sont bien mieux en fin de concours quand ils ont évacué un petit peu leur stress. Souvent le premier jour on peut avoir beaucoup de chevaux qui sont très stressés et font de mauvais parcours à cause de ça parce qu’ils ne peuvent pas se libérer, ils sont trop tendus.« 

charlotte mordasini romane du theil cavalière
Romane du Theil et Charlotte MORDASINI ©Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Charlotte MCAULEY: « Je peux parler de ce sujet, d’autant plus que je viens d’accoucher et c’est la que je me suis rendu encore plus compte que l’équitation était un vrai sport, le retour à la compétition n’a pas été de tout repos ! C’est-à-dire que j’étais essoufflée même quand je devais monter un seul cheval mais maintenant ça va, tout est revenu. C’est vrai que lorsqu’on s’arrête longtemps comme ça, on s’en rend plus compte quand on reprend, c’est une évidence. Après l’accouchement, j’ai recommencé vraiment progressivement à monter à cheval, j’ai recommencé le yoga parallèlement et il faut que je recommence aussi une activité physique en plus.

Je n’ai pas trop trouvé qu’il y avait des habitudes difficiles à reprendre, on a une vie qui est déjà routinée. Quand je ne montais pas, j’étais quand même aux écuries tous les jours donc finalement la routine ne s’est pas arrêtée. Après c’est plus le corps qui doit se remettre un peu dans le bain parce que forcément quand on s’arrête neuf mois ça prend du temps à retrouver les automatismes quand on est à cheval. Je pense que pour les cavaliers, il y a une chose qui est très importante qui est quand même de travailler sur le stretching et les assouplissements, parce que c’est vrai que c’est un sport qui nous rend très raide vu qu’il n’est pas trop équilibré dans les muscles qu’on utilise. Ça entraîne vraiment des raideurs, il y a beaucoup de cavaliers qui ont mal au dos et pour ça c’est hyper important de faire des choses complémentaires à côté comme du yoga ou du pilate. Je pense que pour les cavaliers c’est quelque chose qui est presque nécessaire, que tout le monde devrait faire. Moi je fais beaucoup de yoga donc c’est pour ça que je dis ça, mais quand je vois mon mari Mark (MCAULEY, ndlr.), il y a des choses simples qu’il ne peut pas faire parce qu’il est raide, alors qu’il n’a que trente ans ! Je fais du yoga plutôt comme complément pour le cheval, c’est juste que je sens vraiment que c’est nécessaire pour mon corps.

Je me dis qu’on devrait être plus assidus à ce niveau-là parce que ce n’est pas un sport de force donc on n’a pas besoin de faire de la musculation tous les jours, mais par contre je pense qu’on devrait plus insister sur les assouplissements. Après il y a des cavaliers qui le font, Kévin STAUT fait toujours ses étirements avant de se mettre à cheval, mais ce sont des cavaliers qui se sont blessés qui commencent à le faire, ça serait bien de le faire avant.

Il faudrait pouvoir faire des choses à côté qui rééquilibrent le corps finalement, l’équitation n’est pas équilibrée parce qu’on utilise beaucoup certaines parties de notre corps et pas du tout d’autres. Pourtant je trouve qu’on voit de plus en plus maintenant à haut niveau, surtout dans la plus jeune génération quand on est par exemple à l’hôtel, le matin les cavaliers sont tous à la salle de gym. Je pense que maintenant comme tous les sports ça devient de plus en plus difficile et le haut niveau devient de plus en plus haut, donc de toutes petites choses peuvent faire la différence et on ne peut plus se permettre de ne pas les faire.

Pouvoir vivre les Jeux Olympiques il y a deux ans pour la première fois, même si c’était juste finalement en spectateur, c’est une expérience incroyable ! Ça fait que si jamais j’ai la chance d’y aller une prochaine fois j’aurai un énorme avantage au niveau du mental. J’avais une pression mais positive, c’est-à-dire que j’étais super motivée et jusqu’à la dernière minute où je pouvais remplacer un éventuel couple blessé : j’étais dans l’état d’esprit que j’allais sauter. Forcément quand on saute pas il y a un tout petit peu de déception mais il y a aussi l’avantage d’avoir la pression de vouloir faire sauter mais pas la mauvaise pression du stress. J’étais quand même que réserviste donc à moins que quelque chose ne se passe pas comme prévu, je n’allais pas sauter, donc j’avais juste les bons côtés sans les mauvais côtés !

Le stress je le gère plutôt bien, c’est quelque chose que j’ai dû apprendre à faire avec l’expérience. Au début c’était quelque chose qui me posait problème justement quand je me mettais trop de pression que j’avais du mal à gérer, en fait l’envie de trop bien faire et qui nous pénalise. Ça j’ai dû apprendre à gérer et maintenant je dois dire que j’ai presque réussi à transformer cette pression en une force en fait, c’est-à-dire que quand j’ai cette pression je monte mieux. Après c’est vraiment quelque chose qu’il faut réussir à faire parce que finalement le mauvais stress, celui qui nous fait mal monter, c’est une catastrophe. Mais après au bout d’un moment, à force d’en faire tous les week-ends, on apprend à gérer ça, à se connaître et à transformer ces énergies en énergie positive.

J’ai fais deux ou trois fois des séances avec un coach mental qui venait chez Michel ROBERT quand je travaillais avec lui. Ça m’a aidé pour deux trois petites choses qui me mettaient un peu le doute mais globalement ce n’est pas quelque chose qui est très développé dans notre sport. Encore une fois je pense que c’est quelque chose qui va se développer et va arriver parce que ça commence à prendre de l’ampleur dans tous les sports. C’est vrai qu’il faut aussi avoir l’envie de faire cette démarche et d’y croire un petit peu, mais parmi les Irlandais par exemple il y en a un petit peu qui commencent à considérer cette démarche comme Cian O’CONNOR. En Suède c’est quelque chose qui est beaucoup plus développé, il n’y a pas du tout de tabou à propos de ça : on a un coach mental presque pour chaque grosse échéance. Après je pense que c’est une bonne chose mais il faut un peu adapter la technique à chaque personne, on ne va pas faire faire les mêmes exercices aux Irlandais ou au Suédois puisque comme je le disais, en Suède c’est accepté et les Irlandais sont eux beaucoup plus sceptiques, donc on peut pas avoir la même approche. Mais je pense que c’est quelque chose qui va se développer et qui ne peut qu’être bénéfique.

C’est sûr que plus que le cavalier est jeune, plus il va en avoir besoin. Comme je le disais avec l’expérience on apprend à se connaître, et même pour une grosse échéance je pense que c’est quand même toujours intéressant de faire ce travail sur soi. Les cavaliers de poney sont très jeunes et sont quand même soumis à une grosse pression pour les championnats, donc je pense que pour eux c’est encore plus nécessaire.

Quelque chose que j’ai appris aussi c’est qu’il ne faut pas se mettre la pression trop tôt, trop en avance. Par exemple pour ma première Coupe des Nations pour la Suède, une semaine avant je dormais plus tellement j’étais stressée ! Finalement ça s’est super bien passé, et je me suis demandée pourquoi je m’étais mise autant de pression parce que c’était horrible, j’avais super mal dormi, j’étais tellement stressée. A partir de là je me suis dit que ça ne servait à rien et que de toute façon la pression j’allais l’avoir une heure avant l’épreuve quand je commencerai à me mettre un peu dans le truc… De toute façon cette pression va monter donc ça ne sert à rien de s’en mettre une supplémentaire des jours avant, ça ne risque que de nous faire rater parce qu’au final à force de se concentrer trop en avance, on arrive sur le moment en ayant épuisé notre seuil de concentration !

Trop de pression ça pénalise forcément le cavalier parce que les chevaux sont sous pression à chaque fois qu’ils entrent en piste, mais évidemment si nous on est plus calmes on arrive mieux à calmer nos chevaux que si on est trop stressés. Justement, je pense qu’il y a tellement  de choses qui se jouent dans la tête, c’est presque 70% dans la tête donc au final si on arrive à se gérer, forcément on arrivera mieux à gérer le cheval.

En parcours je n’entends rien, on est vraiment dans une bulle, on est vraiment dans le parcours. On n’entend pas, juste un peu comme si on avait des écouteurs dans les oreilles et que quelqu’un parlait à côté. En général la chose à ne pas faire en parcours c’est se focaliser sur une difficulté parce que si on craint quelque chose on va forcément être plus tendu au moment où on va l’approcher et le cheval va le sentir et ça va avoir un impact donc il faut réussir à ne pas faire une fixette sur une difficulté. Après ça reste important de connaître son cheval et de savoir ce sur quoi il va avoir plus de mal mais il faut plutôt se dire « comment est-ce que je vais aborder ça pour que ce soit plus facile pour lui » et vraiment se faire un plan dans la tête en se disant « là je vais essayer de m’approcher de cette ligne, de rentrer plus doucement pour caler un contrat ».

Par contre c’est mille fois pire d’être à pied, à cheval on stresse avant mais une fois qu’on part sur le numéro un, tout le stress disparaît : ce n’est plus que de la concentration, alors que quand on est à pied de l’extérieur, on est tellement impuissant, on peut rien faire ! C’est horrible en fait, c’est beaucoup plus stressant. Les Grands Prix, les épreuves importantes comme quand cet hiver il fallait prendre des points pour se qualifier pour la finale je n’arrivais même plus à regarder les parcours de Mark tellement j’étais stressée !« 

Propos recueillis par Marie-Juliette MICHEL.