Marcel ROZIER, sacré Champion olympique par équipe à Montréal en 1976 et reconverti au poste de sélectionneur de l’équipe de France en 1977, est l’un des monuments du saut d’obstacles tricolore. Parti de rien, il a au fil des années construit son empire autour du haut niveau ainsi que du commerce de chevaux de sport, notamment avec la création des ventes Fences, originaires de ses terres à Bois-le-Roi. À quatre-vingt-quatre ans, et fort de plus de soixante années passées auprès des chevaux, il revient sur ses débuts et sur les moments clés de sa carrière.

Vous n’êtes pas du tout issu d’une famille de cavaliers…

« Mon père était négociant en bestiaux. Il avait quelques chevaux que je montais. Un jour, il m’a mis sur l’un d’eux et je suis allé courir avec des chevaux de courses dans la région de Lyon. J’ai fait cela en tant qu’amateur et j’en ai gagné pas mal. À chaque victoire, on me rajoutait deux kilos de handicap, je ne pouvais même plus porter ma selle à la fin ! (rires) »

Est-ce le rapport au cheval ou l’adrénaline du sport qui vous a tout de suite plu ?

« Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais pensé monter en concours jusqu’à l’âge de vingt ans. J’ai travaillé à la ferme avec mes parents, puis à l’usine, et un jour, j’ai eu la folle envie de remonter à cheval. Je l’ai dit à mon père qui m’a emmené dans une écurie de courses. C’est là-bas que j’ai tout appris. Pas à monter, mais à savoir ce que c’était qu’un bon cheval et à le soigner. J’en garde un très bon souvenir. Et puis j’ai confié au responsable des lieux que je voulais monter. Il m’a donc trouvé une place à Bois-le-Roi, chez un certain André PAROT. J’y ai rencontré son fils, Hubert PAROT —devenu mon beau-frère par la suite — qui, lui, faisait du concours. J’ai passé mes trois degrés et le monitorat à Barbizon et j’ai commencé à donner des cours. Hubert me faisait monter ses chevaux et sauter. Et un jour, André, voyant que je fricotais avec sa fille, m’a viré. Hubert était très mécontent de cette décision et lui a dit : « Si tu vires Marcel, je pars avec lui ! ».

C’est ainsi que je me suis retrouvé à travailler avec lui, chez un particulier. Hubert montait les chevaux de ce monsieur et moi j’aidais à l’écurie et en concours en tant que groom. Le premier concours que nous avons participé se tenait à Pau. J’ai pris le train avec les chevaux à la Gare de Lyon, à Paris, pour m’y rendre. Le premier jour de la compétition, Hubert est tombé et s’est luxé une épaule. Il m’a donc demandé de le remplacer en tant que cavalier. Je n’avais jamais sauté un parcours mais j’ai tout de même monté les quatre ans. J’ai signé quatre sans-fautes.

Quelques temps plus tard, j’ai recroisé André PAROT pour lui demander la main de sa fille et je suis retourné travailler chez lui. J’ai sympathisé avec certains de ses clients qui m’ont donné des chevaux à monter. Un jour, sur un concours, un homme est venu me proposer de monter ses chevaux au pied levé. J’ai accepté et j’ai terminé premier et deuxième du Grand Prix. Parmi ces chevaux, il y avait Quo Vadis, la jument avec laquelle je suis allé aux Jeux olympiques quatre ans plus tard. »

Vous êtes parti de rien et êtes arrivé au plus haut niveau grâce à ce « don » que vous avez pour l’équitation. Ne devrait-on pas vous appeler le « sorcier » comme Nelson Pessoa ?

« (Rires) Neco est un génie, il est inimitable. Sa position est parfaite, c’est un plaisir de le regarder faire. Je me souviens qu’un temps, il montait un cheval extrêmement difficile, Grand Geste, mais lorsqu’il était dessus, cela ne se voyait pas. Il avait dix ans d’avance sur les autres grâce à son équitation. »

Parlez-nous de votre collaboration avec Abdelkebir Ouaddar.

« J’ai fait mes dernières armes en étant son entraîneur. C’était un réel plaisir car il est comme moi, il n’a qu’une envie : gagner. Il fallait souvent que je le freine. Je savais qu’il était capable de faire une foulée dans une combinaison où il y en avait deux. Mais ce n’est pas un garçon qu’il faut commander. Tout ce que je lui indiquais, je le faisais avec adresse. Il a beaucoup d’instinct. Il faut savoir parler aux cavaliers comme lui. J’ai des souvenirs extraordinaires aux côtés de Kebir. Il a rallongé ma vie de cinq ou six ans. À quatre-vingt ans, on a un peu envie d’arrêter, mais aujourd’hui, je suis toujours avec lui. On s’appelle régulièrement. J’aime bien savoir où en sont ses chevaux. J’aime bien son nouvel entraîneur, Philippe LEJEUNE, je comprends très bien ce qu’il lui fait faire, alors j’ai l’esprit tranquille. »

Seriez-vous allé aux jeux olympiques de Rio pour votre fils si Abdelkebir OUADDAR n’y avait pas participé ?

« Non je ne pense pas. J’aurais été trop nerveux. On s’est retrouvés là-bas avec Kebir en individuel et cette faute sur le dernier obstacle nous a coûté cher dans l’épreuve finale. Mais j’ai eu droit à un incroyable lot de consolation ! Une fois que Kebir s’est retrouvé hors circuit, j’ai pris la veste de l’équipe de France et j’ai changé de casquette pour aller supporter mon fils, Philippe. Il a monté avec un sang froid formidable et, je ne le dis pas parce que c’est mon fils, il a fait un parcours fantastique puisque le quatrième cavalier n’avait même plus besoin de partir. Sur le coup, je n’ai même pas réalisé qu’ils étaient déjà médaillés d’or. »

Lorsque vous avez vous-même été champion olympique à Montréal, comment avez-vous vécu la victoire ?

« On réalise cela quand on rentre en France. Après la conférence de presse à Montréal, Gilles BERTRAN DE BALANDA, qui était réserviste, et moi sommes allés manger un sandwich dans un petit bistro. J’avais la médaille dans la poche. Sur place, on ne réalise pas parce que c’est trop gros, trop frais. Et, se rendre compte quarante ans après que l’on ne nous avait jamais doublés, c’est fou ! »

Vous avez déclaré dans une interview que l’équitation et les jeux olympiques vous ont permis de dîner avec cinq présidents de la République. N’y a-t-il que le sport pour transcender tout un peuple ?

« À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de médailles françaises aux Jeux olympiques. À Montréal en 1976, il n’y en a eu que deux, Guy DRUT (en athlétisme, ndlr) et nous, donc les invitations pleuvaient. C’était la même chose lors des Jeux olympiques de Mexico en 1968 (l’équipe de France y avait décroché la médaille d’argent, ndlr). Je me souviens être entré dans la cour de l’Elysée avec ma Citroën DS pour rencontrer le Général DE GAULLE. Nous étions dix-huit à table et j’étais assis en face du Président, je peux vous dire que c’est inoubliable. Étant donné qu’il y avait peu de médailles, le sport était plus porteur. C’est d’ailleurs ainsi qu’avec le cyclisme, nous avons obtenu la priorité pour organiser des évènements indoor au stade de Bercy lors de sa construction sous le mandat de Jacques CHIRAC. »

Pensez-vous que les jeux olympiques avaient plus de valeur à votre époque que maintenant ?

« Je ne veux pas dire qu’ils n’ont pas de valeur aujourd’hui, mais il y a beaucoup plus de monde. Ceux qui allaient aux Jeux olympiques il y a quelques années étaient de vrais cracks et je pense que ceux qui gagnaient alors seraient encore dans le coup aujourd’hui. D’ailleurs, bien que les cavaliers soient plus nombreux à l’heure actuelle, ce sont toujours les mêmes qui figurent parmi les meilleurs. Il y a beaucoup de cavaliers d’un seul cheval que l’on ne revoit plus jamais ensuite. »

Comme Pierre Durand, Vous avez mis un premier terme à votre carrière internationale assez jeune. Était-ce plus courant à l’époque de s’arrêter tôt pour se consacrer à d’autres activités ?

« Je me suis arrêté lorsque l’on m’a proposé le poste d’entraîneur national. Au départ, je n’avais aucune envie de faire ça car je montais encore en concours tous les week-ends et j’en organisais chez moi, c’était ma passion ! À force de sollicitations, j’ai fini par accepter. On m’a appelé pour officier deux mois et je suis resté deux ans. Je ne regrette rien mais j’aurais pu gagner encore beaucoup d’épreuves et monter jusqu’à soixante ans sans problème. »

Philippe Guerdat nous confiait ne pas souhaiter entraîner l’équipe Suisse parce que son fils en fait partie. Vous avez connu cela…

« En effet, mais je ne faisais pas de différence. Lorsqu’il a fallu sélectionner les cavaliers pour les Jeux olympiques, mon fils avait un cheval formidable qui sautait vraiment très bien. Lors des Jeux, Philippe (ROZIER, nldr) s’est fait critiquer parce qu’il était le fils du sélectionneur, mais il a fait le seul sans faute et a monté à la perfection. C’était le plus beau cadeau qu’il pouvait me faire. Par la suite, il a été deuxième de la Coupe du monde à Bercy ce qui était une confirmation de son talent. »

Dans le film Jappeloup, le portrait que l’on tire de vous est plutôt négatif. Est-on toujours la cible de quelqu’un lorsque l’on est chef d’équipe ?

« Pour vous dire la vérité, je n’étais pas au courant que ce film allait se faire. On ne m’a jamais rien demandé. Ils se sont inspirés du livre de Pierre DURAND pour le réaliser. Pour cette histoire de mauvaise distance qui me donne une image négative dans le film (lors des Jeux de Los Angeles en 1984, Marcel ROZIER était accusé par certains d’avoir délibérément faussé la distance devant un obstacle, causant à Jappeloup une blessure, ndlr) : je ne suis pas stupide, je suis un homme de cheval. Lorsqu’on a perdu, on cherche toujours une excuse, et l’excuse, c’était moi. Mais je suis passé au-dessus de ça, je n’ai pas voulu donner de réponse. Pierre DURAND a été médaillé d’or (en 1988, ndlr), il a gagné avec sa volonté et son caractère et je respecte cela. »

Vous avez travaillé un an avec les émirats arabes unis. il est souvent question de cas de maltraitance animale au sein de cette nation, notamment en endurance. Comment faire pour que ces pays qui n’ont peut-être pas la même culture équestre que la nôtre respectent mieux les chevaux ?

« Ce n’est pas simple. Premièrement parce que le climat ne se prête pas tellement aux chevaux, surtout l’été où il y fait vraiment trop chaud. Personnellement, je ne suis pas allé aux Émirats, ce sont eux qui sont venus à moi. J’avais huit ou neuf cavaliers et une vingtaine de chevaux que je faisais travailler. Chacun a sa propre technique et sa façon de faire les choses, mais moi j’aime les choses simples. Comme je le dis souvent, il faut cinq minutes pour casser un cheval mais il faut des jours, des semaines, des mois pour le réparer. Il faut penser à ça et travailler son cheval dans le bon sens, en gardant en tête que s’il n’est pas bien, il y a une raison à cela. Il faut savoir les respecter et c’est aux cavaliers de sentir cela. Aujourd’hui, c’est peut-être ce qui manque aux jeunes cavaliers. Le fait de serrer à outrance les guêtres des postérieurs par exemple, je suis tout à fait contre. Si l’on serre les guêtres, on contracte le tendon et lorsque le cheval prend le départ de son obstacle, cela lui fait mal. Lorsque l’on voit des chevaux qui « balancent » les postérieurs, c’est qu’ils ont peur d’avoir mal et ça me fend le coeur. »

Parlez-nous de Bois-le-Roi et des ventes Fences, peut-être l’un des premiers systèmes à fédérer autant avec des clients de prestige…

« J’ai toujours dit que pour gagner de l’argent avec les chevaux, il faut savoir acheter. Acheter le meilleur cheval pour des millions d’euros, tout le monde sait le faire. Mais acheter bien, en vue d’un objectif, c’est un autre métier et j’ai ça dans la peau. Je me suis beaucoup instruit aux côtés mon père qui était marchand de bestiaux, puis de chevaux. Il m’a non seulement appris à acheter mais également à être aimé et respecté. »

S’installer en pleine nature, au milieu de la forêt, était-ce un critère déterminant pour le bien-être des chevaux ?

« Oui, quand je suis arrivé ici, André PAROT m’a assuré que c’était un endroit inespéré. Nous avons la forêt, du sable, des terrains et un climat formidable. Nous sommes aussi idéalement situés à quarante-cinq kilomètres de Paris, à proximité d’une gare, et à trente minutes de l’aéroport. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi Fontainebleau n’accueillerait pas la partie équitation des jeux olympiques qui se tiendront à Paris dans quatre ans. Tout est déjà prêt en l’état. D’autant plus que notre sport est coûteux et que le terrain qui sera mis en place à Paris risque de ne servir qu’une fois. »

Votre fils Gilles n’est pas cavalier. Constitue-t-il pour vous un lien avec le monde extérieur à celui du cheval ?

« Lorsqu’on est au milieu des chevaux, on ne parle que de cheval. Cependant lors des repas de famille, nous en parlons rarement. Gilles a monté à cheval au début et il était extrêmement doué. Un jour, il a demandé à ses frères de lui prêter des bottes et il est allé sauter des barres, sans jamais s’être entrainé auparavant. Nous l’avons même envoyé en concours et il a gagné un Grand Prix. Lorsqu’il a fallu fournir des chevaux à toute la famille, nous n’en avions pas forcément toujours les moyens. Gilles est la preuve que l’on apprend beaucoup rien qu’en observant. »

Au bout de quatre-vingt-quatre années de vie, de quoi êtes-vous le plus fier ?

« Je suis fier de ce que j’ai construit. Je suis arrivé à Bois-le-Roi avec rien, à l’âge de vingt ans, sans jamais avoir sauté un obstacle de ma vie. Je suis également fier d’avoir fondé une famille, d’avoir des fils qui font le même métier que moi et d’avoir érigé un établissement comme le mien car je n’aurais jamais eu les moyens de l’acheter. »

Retrouvez l’intégralité de notre #JumpLIVE avec Marcel ROZIER en replay sur YoutubePropos recueillis par Théo CAVIEZEL. Photo à la une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE