Notre rubrique élevage reprend du service avec la découverte d’un nouvel élevage français : le Haras de Brullemail. Bien que connu et reconnu à l’international, Bernard LE COURTOIS, son fondateur, nous livre de nombreux secrets sur la création du haras, ainsi que sa vision sur divers sujets. Rencontre à retrouver, sur Jump’inside, en deux volets !

Comment vous est venue la passion pour l’élevage ?

« Déjà adolescent, j’aimais autant monter à cheval que l’élevage et je voulais toujours connaître les origines des chevaux. Je m’étais inventé un élevage « virtuel » avant l’heure et je passais des heures à faire des croisements imaginaires et à remplir des fiches de pedigrees fictifs. Avec des copains on apprenait le stud-book Selle-Français par cœur et on faisait des concours en s’interrogeant ! Hélas, je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer des éleveurs professionnels avant l’âge de dix-huit ans. Je montais en concours des chevaux de clubs en région parisienne et l’été en Bretagne à l’Étrier Vannetais (Morbihan). J’ai appris à monter à cheval avec Monsieur LE VOT, le père de Laurent. Je travaillais tous les étés comme stagiaire dans ce club de ma région natale dont mon oncle, le Dr GENEST, était Président et je montais ses chevaux. J’ai fait mon premier concours officiel à La Baule avec sa jument Salutation (Sokodé ps x Furioso ps). Comme beaucoup d’ados, je voulais faire mon métier « dans les chevaux » dès seize ans, mais mes parents m’en ont dissuadé et imposé d’avoir le Bac. Ensuite, jai commencé une licence à la fac de Droit, car ma mère le souhaitait, son second mari étant notaire ! Mes parents m’avaient offert une jument de concours pour mon Bac en 1973. Nous l’avions achetée par l’intermédiaire de Jean-Jacques GRANGIER car à l’époque mon meilleur ami montait à cheval chez lui à Montereau, non loin de la propriété de mes grand-parents en Seine et Marne.

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J’ai donc commencé par les classes C1 en 1974, puis les Grand Prix B1 (1.35 m-40) en 1975-76. Cette jument Valdane (Dan II aa) était petite et volontaire. Jean-Jacques GRANGIER la montait en Grand Prix A1 (1.50 m). Elle fut ma première poulinière et eut son premier poulain l’année de mon service militaire (1977). Il s’appelait Liebling Landaven (Nykio). Son meilleur descendant fut Fersen Mail (Laudanum ps x Almé). En 1975, après une année de Fac, j’ai pris une année sabbatique pour savoir si j’étais fait pour ce métier afin de n’avoir aucun regret par la suite. J’ai fait une année de stage chez deux grands cavaliers de l’équipe de France des années 1980, de profils de carrières différents dont l’un était aussi éleveur. Le premier était d’un milieu plutôt modeste, surdoué, autodidacte, commerçant… et avait épousé la fille de son patron. C’est le grand champion Marcel ROZIER qui devint vingt ans plus tard un de mes associés Fences ! L’autre était fils de famille, médecin mais n’ayant pas besoin de travailler pour vivre aisément dans un cadre magnifique près de Limoges. Philippe JOUY (dont les coachs étaient George MORRIS ou Nelson PESSOA) montait des AA ou des PS dont certains sont restés célèbres comme Stella (Nithard aa) ou Nagir (ps). J’ai vite compris qu’il n’y avait qu’une alternative pour faire vraiment carrière dans ce métier de cavalier de haut niveau : être très doué, bosseur et malin ou bien riche, bosseur et bien coaché ! Au bout d’un an, je me suis rendu compte que le métier de cavalier n’était pas fait pour moi. J’ai eu la lucidité de comprendre tant qu’il était temps, que je n’étais pas assez doué à cheval et que ma famille ne financerait pas cette activité. J’ai donc repris mes études de Droit … la mort dans l’âme.

Ensuite je suis parti faire mon Service Militaire (à la base du Bourget) et là ayant beaucoup de temps libres, j’avais réorganisé la bibliothèque de la Base aérienne. J’ai commencé à écrire des articles dans l’esprit de ce que faisait le célèbre chroniqueur de L’Eperon, Armoricus alias Gerard GUILLOTEL. Mon choix se portait sur les grands étalons de l’époque Monceau, Nykio, Nankin etc. A cette époque je participais à des CHU (concours hippiques universitaires) et une amie élève vétérinaire (Sylvie GUIGAN) a lu ces articles que je gardais pour moi (n’osant pas les soumettre à un magazine) et elle m’incita à les envoyer à L’Eperon. François DE LA SAYETTE, rédacteur en Chef de L’Eperon, a trouvé que c’était tout à fait dans l’esprit du journal … et pour cause, L’Eperon était mon « bréviaire ». J’ai donc été publié en 1976 pour la première fois et nous avons commencé une collaboration. François est devenu mon « mentor » et m’a embauché l’année suivante comme Rédacteur en Chef adjoint. Je suis devenu officiellement « journaliste » avec carte de Presse. Une nouvelle vie commençait pour moi. En 1980, j’ai fait un voyage d’études sur le marché américain du cheval de sport. Cinq mois passés aux USA pour le compte de l’UNIC (dont le Président Christian LEGREZ était aussi Président de le FFE) et du Ministère du Commerce Extérieur. Ce formidable voyage aux USA a débouché sur la première vente de Selle-Français (SF) organisée en Floride (c’est Michel ROBERT qui présentait les chevaux) en 1981. Pendant ce séjour aux USA, j’ai rencontré de nombreuses sommités du milieu du cheval comme Georges MORRIS. Mais c’est Fred GRAHAM (qui fut propriétaire d’Alme entre autres) qui m’a proposé un « job » aux USA. Il me proposait de prendre la direction de l’antenne du SF aux USA qu’il voulait mettre en place. Moi qui trouvais que la France du cheval était exiguë notamment dans les mentalités, je pensais avoir trouvé le « job » de ma vie, le rêve américain. J’acceptais et revenais en France pour annoncer mon départ à L’Eperon. Mais, rebondissement. Pendant mon absence, le magazine avait été vendu au groupe Cheval magazine… à la condition que j’accepte le poste de Rédacteur en Chef. C’était une formidable proposition pour un jeune homme de vingt-six ans. Mais quel dilemme ! Après quelques jours de réflexion, je décidai de rester en France et acceptai l’offre, L’Eperon représentant tellement pour moi depuis si longtemps. A posteriori, on peut penser que j’ai sans doute fait le bon choix car l’élevage du SF ne s’est jamais vraiment développé aux USA. J’y ai souvent pensé en me disant que ma vie aurait été totalement différente si j’avais décidé de vivre aux USA ! J’ai donc dirigé le magazine L’Eperon jusqu’à la fin 1984. Une belle aventure dont je garde d’excellents souvenirs notamment quand j’ai fait racheter le concurrent de l’époque, L’Information Hippique, pour une fusion des deux. Mais au bout de ces années, j’avais un peu l’impression de tourner en rond. Je ne me voyais pas faire uniquement cela jusqu’à la fin de mes jours. Mais comme ma vie a été parsemée de rencontres intéressantes, ma « bonne étoile » allait à nouveau me proposer des opportunités que je devrais saisir !

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Almé

En 1984, alors que j’étais aux JO de Los Angeles, Nadia, la femme de Pierre DURAND, me dit que Laudanum le premier crack de Pierre, était tombé dans les oubliettes dans le Sud-Ouest où il ne saillissait que huit ou neuf juments. À mon retour, je me souviens avoir rencontré aux ventes de Poitiers son propriétaire avec Pierre et nous nous sommes mis d’accord pour que j’organise le premier « syndicat » d’un étalon de sport et le remonte en Normandie faire la monte. Après avoir réussi à vendre des parts aux meilleurs éleveurs normands et les plus connus, comme Fernand LEREDDE, Alain NAVET, Alexis PIGNOLET ou Jean BROHIER, la nouvelle carrière de Laudanum était repartie. Un succès, Laudanum est devenu le Chef de race que l’on sait. Je n’avais pas encore Brullemail fin 1984, donc j’ai confié Laudanum au jeune stud-groom du haras de La Gisloterie, que j’avais en estime, un certain … Patrice BOUREAU. Cela a lancé la carrière de Patrice ! L’année suivante, s’offrait à moi une nouvelle opportunité incroyable. J’assistai malgré moi (une porte entre ouverte) à une réunion au sommet à l’UNIC où les patrons des Haras Nationaux et le DTN de la FFE négociaient par téléphone avec un marchand belge le rachat du célèbre étalon SF Almé (dix-huit ans à l’époque). J’étais abasourdi par les inepties que j’entendais. Finalement, ils firent une offre grotesque qui fut évidemment refusée. J’étais outré par ce que je venais d’entendre ! Persuadé qu’il fallait absolument faire revenir l’un des meilleurs étalons du Monde (déjà père de Galoubet, I Love You, Jalisco…) dans son pays natal, j’ai pris les choses en main. Après beaucoup de problèmes (lire la Saga Almé sur mon site web) et neuf longs mois de négociations, j’ai réussi à rapatrier Almé. La syndication a été un grand succès et Almé revint en France à l’occasion du championnat d’Europe à Dinard en août 1985. Un souvenir inoubliable, il était sublime, un seigneur ! Fort de ces deux étalons Laudanum et Almé, je me suis dit que c’était le signe du destin et le moment de changer de vie. Enfin réaliser mon rêve de gosse, devenir éleveur professionnel et étalonnier. »

Pourquoi vous êtes-vous installé à Brullemail ?

« Au départ, je ne savais pas si j’arriverais à vivre de cette activité uniquement car je n’avais pas le moindre sous devant moi. De plus, à cette époque, les Haras Nationaux dominaient le marché de l’étalonnage et rares étaient les étalons « privés ». Il fallait d’abord que je trouve une ferme à louer pour la transformer en haras et facile d’accès de Paris si je devais y garder une activité professionnelle. Problème, je n’avais pas fait d’études agricoles pour pouvoir prétendre à une installation « jeune agriculteur » avec les prêts bancaires nécessaires à ce projet. Après moult dossiers, j’ai réussi à obtenir un stage d’installation « JA » sur deux ans. Cherchant une ferme à louer dans la région de Lisieux, je n’ai rien trouvé. Finalement fin 1985, par relation, on m’a indiqué une ferme libre dans l’Orne, la région du haras du Pin, à deux heures de Paris et de Saint-Lô. On m’avait prévenu que c’était en très mauvais état pour ne pas dire en ruine. Mais quand je suis arrivé sur place et que j’ai vu cette magnifique battisse austère du XVIIIe siècle accrochée sur cette colline, avec tous ces beaux herbages verdoyants autour, j’ai tout de suite su que c’est là que je ferais ma vie. Par ailleurs, la région de Le Merlerault est réputée depuis le XVIe siècle pour être un terroir exceptionnel pour élever les chevaux de sang. Au XVIIIe siècle, c‘est au Merlerault que fut construit le premier haras royal par Louis XIV, avant qu’il ne fut déplacé vingt kilomètres plus loin au Pin. D’ailleurs, on l’appelle le « blue grass » français ou le Kentucky normand ! Je décidais donc de prendre mon courage (ou mon inconscience) à deux mains et de m’y installer avec mon unique poulinière et ses poulains début 1986. Les étalons et autres poulinières n’y arriveraient que deux ans plus tard. »

BRULLEMAIL1986
Le Haras de Brullemail en 1986

Comment avez-vous procédé pour que le haras devienne ce qu’il est aujourd’hui ?

« Tout d’abord, j’ai continué à travailler en « freelance » à L’Eperon pour assurer le quotidien. J’ai vécu dans la maison en ruine pendant deux ans (1986-1988), tout en commençant les travaux de la partie dévolue aux chevaux. J’ai transformé les anciennes étables et porcheries en logement de gardien (que j’habiterai de 1988-1990) et en maternité pour les poulinières. Puis un autre bâtiment (ancienne cave à cidre) en écurie pour les étalons, bureau et laboratoire d’insémination. Enfin une stabulation à vaches récente transformée en « barn » pour les chevaux. J’ai commencé à faire des kilomètres de clôtures en bois autour de la maison. Je pouvais commencer à travailler. Les premiers étalons sont arrivés en 1988, les grands champions SF I Love You et Noren, tous les deux « Horse of the Year » aux USA et que je venais de syndiquer. Initialement la ferme faisait soixante-deux hectares. Le haras en fait maintenant cent douze. Pendant ce temps, à nouveau ma « bonne étoile » était réapparue ! Plusieurs années plus tôt, une célèbre éleveuse, Colette LEFRANT-DUCORNET (éleveuse entre autres de Galoubet A et Electre), m’avait contacté à L’Eperon parce qu’elle voulait que je témoigne qu’elle faisait abattre (à la boucherie) tout son élevage, dégoûtée de vendre si mal ses chevaux et d’être exploitée par des marchands sans scrupules (déjà en 1980 !). Évidemment, je l’en avais dissuadé. Quelques années plus tard, comme elle avait entendu parler de la syndication tonitruante d’Almé en 1985, elle m’a recontacté. Nous nous sommes associés sur dix poulinières.

BRULLEMAIL en 2001
Le Haras de Brullemail en 2001

Il y avait, entre autres, des juments remarquables comme Jessica D (Almé), Eve de la Dame (Tout Brule x Furioso ps) et sa fille Nouvelle Eve (Digne Espoir), Jolie Mome D (Almé) et sa sœur Historiette A (Barigoule aa), devenues des juments « bases » de Brullemail et à l’origine de nombreux bons gagnants en CSI ou étalons. Par la suite, j’ai recherché d’autres souches, notamment des juments étrangères. C’est comme cela que j’ai acheté Adoret Z (Almé). J’ai aussi acheté une jument importante pour ma sélection, Nighty Fontaine (Dark Tiger ps) chez Michel PELISSIER quelques années après avoir acheté foal son fils Alligator Fontaine. Le hasard, a fait que, malgré les offres, certaines circonstances (parfois malheureuses sur le moment) ont fait que ces juments sont restées à Brullemail. J’ai failli vendre notamment Nighty et Adoret et finalement des circonstances (ou la chance) ont fait que ces ventes n’ont pas abouti ! C’était une époque plus facile qu’aujourd’hui où les chevaux se vendaient bien mieux. J’achetais de bonnes juments, bien nées, je les faisais saillir par Almé, Laudanum, I Love You, Noren, mes étalons célèbres de l’époque, et je les vendais pleines facilement en France ou à l’étranger. Il y avait beaucoup de nouveaux éleveurs qui investissaient dans de la bonne génétique. C’est l’un des secrets de la réussite en élevage, comme chacun est supposer le savoir. A cette époque d’installation, je devais faire de la trésorerie pour financer mes travaux. Les foals de ces étalons se vendaient facilement et à de bons prix (souvent entre 80 000 et 300 000Fr, soit 20 000 à 70 000€ … il y a trente ans !). Je vendais à cette époque 60% de ma production au sevrage. C’est comme cela que Brullemail s’est construit, la vente de saillies d’étalons de renommée, le commerce des juments et poulains.

Ensuite, il y a eu une succession d’autres étalons formidables que j’ai découverts ou fait naître comme Hand In Glove, Alligator Fontaine, Fergar Mail, Jaguar Mail, Iowa, Quite Easy, Quality Touch, Utrillo vd Heffinck, d’autres qui n’ont pas toujours remporté le succès qu’ils auraient mérité comme Hoggar Mail, Otto Mail, Quarto Mail. D’autres encore jeunes dont on commence à voir les premiers produits en concours comme Tresor Mail, Tygar Mail, Ulmar Mail ou Ulgar Mail et bien sûr, les « petits jeunes » actuellement comme Andain du Thalie*Mail, Baloubar Mail , les deux frères Catchar Mail (champion des cinq ans 2017) ou Delstar Mail (champion des quatre ans 2017). Et il y en a d’autres exceptionnels … à venir ! Aujourd’hui cela devient très difficile pour moi de sélectionner des vedettes confirmées comme par le passé. Il y a tellement de concurrence et l’étalonnage change de physionomie et les leaders sont le plus souvent, soit des sortes de coopératives économiquement puissantes ou de riches propriétaires. Il faut donc produire soi-même les jeunes vedettes et ça c’est très difficile. Heureusement qu’il y a encore beaucoup d’éleveurs qui utilisent les jeunes étalons débutants et nous aident à les valoriser. Cela fait maintenant trente-trois ans que je vis de cette activité d’étalonnier et trente-deux ans que je suis éleveur à Brullemail, dont je suis finalement devenu propriétaire en 2011 suite à la vente d’Ornella Mail à HDC. La sélection des étalons et des poulinières a permis, assez rapidement, le succès au plus haut niveau mondial de produits Mail ou issus de nos étalons. C’est plus de trente ans de travail de sélection passionnant me permettant de vivre pour ma passion mais aussi … de ma passion, ce qui est finalement très rare, une aubaine ! »