En plus d’un demi-siècle de carrière, Michel ROBERT est devenu l’un des maîtres de l’équitation moderne en France. Depuis son domaine du Nord Dauphiné où il était confiné, l’homme de cheval nous a accordé un entretien passionnant, dans lequel il nous fait part de sa philosophie et de son envie de transmettre.

Comment allez-vous en cette période particulière, vous qui êtes de nature à positiver en toutes circonstances ?

« Je vais très très bien. Je suis en forme et très heureux. Cette période m’apporte beaucoup de choses. Le temps est comme arrêté. Nous nous retrouvons devant un vide, pratiquement sans futur, nous avons le temps de réfléchir et de prendre soin de nous-même. En ce qui me concerne, c’est une séance de yoga au réveil suivie d’un petit-déjeuner léger. Je monte à cheval le matin et l’après-midi, puis je fais une sieste. Je me consacre beaucoup à mon évolution personnelle. Je m’interroge sur comment transmettre toutes les expériences que j’ai vécues et comment apporter du positif au plus grand nombre. »

Vous transmettez votre savoir à travers des livres et désormais en vidéos grâce à Horse Academy. est-ce vers cela que vous vous dirigez actuellement ?

« Oui, car je reçois énormément de demandes de la part de personnes qui souhaiteraient venir en stage chez moi ou que je vienne faire des stages chez eux. C’est quelque chose que je fais, mais en réunissant beaucoup de personnes, comme je l’ai fait avec la FFE dans neuf endroits en France, avec environ deux-cent-cinquante à trois cent professionnels de l’équitation à chaque fois. Ça a été une grande réussite. Transmettre à travers Horse Academy et mes livres est très important pour moi : c’est une de mes raisons de vivre. Je tiens particulièrement à continuer de développer Horse Academy. J’ai la chance d’avoir beaucoup de partenaires et de sponsors qui me suivent encore et je les en remercie. Ils me permettent de continuer à entretenir l’écurie. »

Kevin Staut nous a confié que l’approche qu’il détaille dans son livre serait peut-être différente dans dix ans. Selon vous, un livre sur une méthode ne peut-il que changer d’année en année, au fil des expériences ?

« En ce qui concerne mon livre Secrets et méthode d’un grand champion, que j’ai écrit il y a une dizaine d’années, je pense qu’il est toujours d’actualité et qu’il le sera toujours parce qu’il traite de grands principes de vie qui sont simples. C’est surtout l’état d’esprit dans lequel nous sommes qui nous permet de progresser. Les croyances que nous avons au départ sont fausses, elles ont besoin d’être changées. Nous avons été éduqués d’une certaine manière dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle était discutable. Pour réussir à évoluer, à mûrir, il faut avoir un esprit d’ouverture. J’ai essayé beaucoup de choses afin d’apprendre par moi-même. Avant d’arrêter de manger de la viande, j’ai testé pour voir et je me suis senti bien. C’est ma propre expérience, mais chacun fait ce qu’il veut. Certains veulent faire des excès à droite et à gauche, moi je suis peut-être excessif dans ce que je fais, mais je teste et je m’aperçois très vite si je suis dans la bonne direction ou non. Il faut savoir ce qui nous rend heureux et ce qui nous rend malheureux. Si l’on enlève tout ce qui nous rend malheureux, alors on devient heureux. »

Votre méthode est-elle universelle et destinée à tous les niveaux ? 

« J’ai écrit mon livre Secrets et méthode d’un grand champion en pensant aussi bien à un enfant de sept ans qu’à un grand cavalier international, et je pense qu’entre les deux, il y a de la place pour tout le monde. Tout le monde peut lire et utiliser ma méthode sans problème. Elle est pensée pour le confort, la compréhension du cheval et bien sûr pour son physique. Travailler le physique du cheval, c’est d’abord comprendre presque scientifiquement comment il fonctionne et pourquoi on a besoin, par exemple, de simplement lui descendre la tête pour qu’il étire son encolure, que son dos monte, et qu’il puisse porter le cavalier. Comme lorsque je dis que pour être heureux, il faut enlever tout ce qui nous rend malheureux, et bien à cheval, il y a plein de gestes et d’actions qui sont inutiles. Le cheval n’a besoin de rien pour tourner à gauche et à droite ou pour aller sauter, si ce n’est que de la compréhension. Ma méthode est basée sur des choses très simples et logiques. J’aimerais bien qu’un jour quelqu’un vienne me contredire. Ce n’est encore jamais arrivé. Peut-être que les gens sont polis ou agréables avec moi (rires), mais ce que je veux dire, c’est que je peux prouver ce que je fais. On le voit, le cheval change d’une minute à l’autre. C’est pour cela que ma méthode est claire et très efficace. Je connais beaucoup de solutions que je peux transmettre et aider beaucoup de monde. C’est mon bâton de pèlerin aujourd’hui. Et cela, toujours dans le même objectif de se faire plaisir, de faire plaisir au cheval, de finir une séance avec un grand sourire, et que le cheval soit content, les oreilles en avant et qu’il rentre à l’écurie prêt à repartir. »

On a vu Julien Épaillard mettre en lumière le fait que ses chevaux sont tous déferrés. Quel est votre point de vue sur le sujet ?

« Julien est en train de faire son expérience. C’est très bien. Comme je l’ai dit, il faut avoir cet esprit d’ouverture. Je pense qu’il est intéressant de voir comment cela va se passer avec ses chevaux, comment ils vont être dans quelques temps. Je ne suis ni pour, ni contre. J’ai déjà déferré des chevaux et quand je suis allé en concours cela n’a pas fonctionné du tout. C’était une catastrophe, mes chevaux ne sautaient plus qu’un mètre vingt et ils s’arrêtaient. Peut-être que je m’y suis mal pris. Mais encore une fois, c’est bien de faire ses expériences, d’être prêt à changer sa méthode. »

Pensez-vous qu’il faille aller vers plus de fermeté concernant le bien-être animal dans le sport ? 

« Je pense que la conscience des gens est en train d’évoluer. D’autant plus en cette période qui offre un temps de réflexion. Nous ne sommes plus dans une démarche de gain absolu, d’argent et de matériel, ou alors de moins en moins. Nous sommes plus dans la recherche du bonheur et de la spiritualité. Je pense que les juges en concours n’ont parfois pas toute leur liberté. C’est-à-dire qu’ils remarquent des choses mais ils ne peuvent pas faire appliquer le règlement. Ça, c’est sûr. Il y a des juges qui laissent passer ou signalent des choses, et ça s’arrête là. Donc au niveau de la dureté, je pense qu’il y a à faire et à améliorer pour que le cheval soit respecté. Des caméras dans les écuries des concours par exemple, je pense que ce serait vraiment utile. Après, il est impossible d’empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent chez eux… »

Vous avez mis un terme à votre carrière sportive à haut niveau à Equita’Lyon en 2013, mais on vous voit toujours très performant sur des épreuves 3*. Votre flamme de compétiteur est-elle toujours intacte ?

« À chaque étape de ma vie, le concours m’a servi à me montrer jusqu’où je pouvais aller dans mon équitation. Je suis allé jusqu’aux Jeux olympiques, c’était pas mal. Plus tard, l’objectif a été de battre les autres, dans cet esprit « méchant » d’être le meilleur. Cela m’est passé aussi. J’ai ensuite été plutôt dans une recherche de belle équitation : que puis-je améliorer, au-delà des résultats ? Comprendre le cheval et le cavalier, c’est mon laboratoire. Ma passion est d’analyser chaque mouvement du cheval, chaque mouvement du cavalier, chacun de leurs états d’esprit à chaque moment, anticiper ce qu’ils vont faire, étudier tout cela et chercher la cause première des tracas ou des réussites, quand il y en a. C’est passionnant et c’est infini comme démarche. Être le meilleur à la maison, c’est facile. Mais c’est en se confrontant dans un barrage à des gens très compétents, très forts et qui vont très vite, que l’on s’aperçoit que l’on est dans le coup ou que l’on ne l’est plus, et de ce que l’on doit faire pour l’être.

L’année dernière, je me suis régalé lorsque j’ai été invité au CSIO 5* de Saint-Gall. On était vingt-et-un au barrage, avec tous les grands cavaliers. Gagner une épreuve comme celle-là, cela me conforte dans ma recherche. Je me dis : « Si tu arrives encore à les battre, c’est que tu es toujours sur la bonne voie ». Ce qui m’intéresse surtout, pour la cause animale, c’est de prouver qu’il est possible de gagner sans artifice, sans drogue, avec des chevaux « nature », et que la victoire est beaucoup plus belle ainsi. Les chevaux sont des animaux très intelligents qui comprennent beaucoup de choses, et nous, les humains, nous ne comprenons pas toujours comment ils fonctionnent, ni leur langage. Parler cheval et comprendre le cheval est essentiel pour qu’à la fois le cheval et le cavalier puissent se faire plaisir. »

Malgré de très nombreuses médailles, un titre ne figure pas à votre palmarès : celui de champion olympique individuel. Est-ce un regret ? 

« En ce qui me concerne, pas du tout. Autant Pierre DURAND voulait être médaillé d’or aux Jeux olympiques — il y est arrivé, et chapeau ! — autant, pour moi les médailles font partie du passé. Ce sont des encouragements à continuer. Par contre, je suis convaincu que celle du Championnat du monde de 1982, que nous avons remportée avec Gilles BERTRAN DE BALANDA, Patrick CARON et Frédéric COTTIER, a amené de l’eau au moulin. »

le système américain au sein duquel un cavalier suit généralement un ou plusieurs élèves quasiment 24h/24 vous attire-t-il ? 

« Je pense que ce système n’irait pas très bien avec le tempérament des Français. Avoir autant d’emprise sur les cavaliers, dire « Aujourd’hui tu montes ce cheval, tu vas faire telle épreuve, etc. » serait mal perçu. Aux États-Unis, les coachs sont très directifs, et ça marche ! Mais il faut avoir des élèves qui acceptent ça. Personnellement, je ne suis pas du tout dans ce registre-là. J’accompagne plusieurs cavaliers qui viennent travailler chez moi. Ils viennent passer trois jours, on travaille ensemble, on voit tout ce qui ne va pas. Puis ils repartent, ils font du concours, je ne les vois pas pendant un ou deux mois. Nous nous revoyons en concours et nous en parlons. Je pense qu’un bon professeur est celui dont son élève doit pouvoir se passer. Alors que dans le système américain, s’ils n’ont pas leur coach à côté d’eux, ils sont perdus. Moi, j’apporte une solution, je dis : « Faites-le, essayez, testez, et après il faut que cela devienne votre croyance à vous« .

Vous nous avez donné votre définition de ce qu’est un bon entraineur, mais qu’est-ce qu’un bon cavalier selon vous ? 

« C’est un cavalier qui aime les chevaux et qui les respecte. Pour moi, c’est la première chose. Après c’est celui qui parvient à mettre en valeur son cheval et à le rendre beau. Il y a des cavaliers qui, quand ils montent sur des chevaux, les rendent moches, alors que quand d’autres montent ces mêmes chevaux, ils deviennent beaux. C’est un message vraiment important. Un bon cavalier, c’est un cavalier qui recherche l’harmonie, le plaisir et la compréhension avec le cheval. C’est cette symbiose qui est intéressante. Ce n’est pas celui qui va gagner le plus, mais la manière de le faire. »

étant donné que vous associez efficacité et esthétisme, pensez-vous que le hunter devrait être un passage obligé ? 

« Je crois que l’on ne peut obliger personne à pratiquer cette discipline. On peut encourager à faire du hunter, ça c’est sûr, parce que cela oblige à travailler sur sa position et permet de sauter un peu avec des chevaux qui ne sont pas forcément des chevaux exceptionnels. Beaucoup de cavaliers parviennent à s’y faire plaisir et à travailler une belle équitation. Mais si le cavalier lui-même a envie de progresser, il peut faire du hunter sur des parcours à un mètre dix ou un mètre, en concours, sans être noté. Je me souviens d’une période de ma vie où je me suis dit que je ne devais pas forcément faire de résultats pendant un mois, mais que je devais retravailler un peu ma position. Alors je l’ai travaillée en faisant des parcours en m’appliquant. On peut faire cela à partir du moment où l’on connait la position de base du cavalier. »

Vous pointez l’importance de la préparation mentale dans le sport…

« Il y a des années, je me suis penché sur un livre qui s’appelle Tennis et Concentration (écrit par l’Américain Timothy GALLWEY, ndlr) qui a été un déclencheur pour moi et qui m’a ouvert les yeux. Dans le tennis, dans le ski, et dans d’autres sports, cela parait indispensable. Dans notre sport, nous sommes en retard. Je pense que si je suis encore là aujourd’hui et toujours compétitif, c’est parce que j’ai pris de l’avance sur les autres cavaliers. Si j’étais resté à monter à cheval dans le même état d’esprit que lorsque j’avais trente-cinq ans, je serais devenu complètement obsolète et j’aurais arrêté ma carrière à ce moment-là. Il faut arriver à être très positif dans sa façon de faire et à travailler sur ses pensées : « À quoi je pense ? À quoi cela me sert-il ? Est-ce vraiment utile ? ».

s’il devait y avoir Une chose à retenir ? 

« Je pense qu’il faut travailler sur le mental et à travers le regard du cavalier. Avec le regard, il est possible de faire progresser énormément de cavaliers et de chevaux. Un cavalier peut se tenir comme il faut s’il tient son regard. S’il ne le tient pas, il ne peut pas tenir sa posture. Pour le cheval c’est important. Il faut toujours vouloir progresser, avoir un esprit d’ouverture et regarder le futur positivement en contrôlant ses pensées. »

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Propos recueillis par Théo CAVIEZEL et Clara BODNAR. Photo à la une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE