La filière équine n’est pas passée au travers de la crise sanitaire et a été fortement impactée par la situation inédite que nous vivons depuis plusieurs mois. De nombreux professionnels des sports équestres ont commencé à faire entendre leur voix à ce sujet. Parmi eux, Marie PELLEGRIN, cavalière de saut d’obstacles membre de l’équipe de France, a souhaité réagir et nous confier sa vision de ce que devrait être « l’après-pandémie ».

Que pensez-vous de la situation actuelle ?

« En cette période si particulière, il est bon de voir toute cette solidarité de la part de beaucoup. Étant consciente de ma chance et de ma responsabilité d’évoluer dans la bulle privilégiée du haut niveau, j’ai proposé mon aide à différentes structures de la région. Je reste cependant perplexe en nous voyant tous essayer de recoller les morceaux un peu partout dans notre filière alors que tous nos problèmes découlent en premier lieu d’une économie et d’une politique plus que discutable depuis plus de quarante ans. Il faut désormais s’occuper des causes et non des conséquences. »

Quel regard portez-vous sur la filière équine aujourd’hui ?

« Si notre pays va bien, notre filière aussi. La FFE, l’IFCE et la SHF font ce qu’elles peuvent pour pallier à la crise et à l’urgence, tout en restant tributaires des décisions gouvernementales. Comme à chaque époque difficile, on constate des comportements inacceptables. Des cavaliers ont menacé de retirer leurs chevaux des structures s’ils n’étaient pas autorisés à monter pendant le confinement et certains professionnels ont profité de la situation pour attirer de nouveaux clients en leur promettant la possibilité de monter (deux choses interdites pendant le confinement, ndlr). Nous ne sommes que le reflet de notre société, avec une vision à court terme. Chacun s’occupe de son destin unique au détriment d’un futur collectif indispensable pour l’avenir.

Pour schématiser, la filière repose actuellement sur les clubs qui apportent les fonds et les pratiquants, sur l’élevage qui « fournit le produit » ainsi que sur le haut-niveau qui est l’image de marque du secteur, et bien sûr sur tous les métiers indispensables et impliqués dans le bon fonctionnement de ce système. Cavaliers, éleveurs, propriétaires, marchands de chevaux et organisateurs de concours doivent être mieux représentés et travailler main dans la main : un homme, une voix, pour une vraie expression de la démocratie. Nous dépendons tous les uns des autres. »

La crise sanitaire a mis en évidence plusieurs dysfonctionnements au sein de la filière équine. Quelles solutions suggérez-vous ?

« Il faut réfléchir à une re-professionnalisation de notre filière pour protéger l’ensemble de ses acteurs et justifier leur légitimité. Il faudrait en premier lieu revoir à la hausse les formations car notre patrimoine équestre national est inestimable et il tombe peu à peu dans l’oubli. Celle des enseignants notamment, qui est à ce jour d’un niveau inacceptable, devrait inclure des notions de gestion comptable, humaine et animale. Il est impératif de reformer de vrais hommes de chevaux et non des animateurs de centre de loisir. Pour se faire, il faut mettre en place des formations obligatoires pour toutes les personnes qui veulent devenir professionnelles. À ce jour, il n’y a aucun diplôme requis en dehors de l’enseignement, chacun peut devenir gérant de structure équestre, éleveur ou marchand au détriment de toutes les personnes professionnelles qui en vivent ainsi qu’à celui du bien-être animal.

En ce qui concerne la concurrence, qui devient de plus en plus rude, il me semble bon d’envisager une distance minimum entre chaque structure selon la clientèle visée pour le bien et la rentabilité de chacun. Les poney-clubs, eux aussi victimes de la course au rendement, devraient être contrôlés par des personnes compétentes et qualifiées pour s’assurer de la qualité des prestations et du bien-être animal. L’apprentissage technique, le goût du travail et de l’effort, et surtout le respect du cheval, commencent dès l’enfance.

Notre position dans la filière agricole est à revoir sur de nombreux points. La liste est longue, aussi ne vais je citer que deux exemples : à savoir la TVA à vingt pourcents – alors que nous cotisons à la MSA (la sécurité sociale agricole, ndlr) – qui pénalise notre secteur, et plus précisément le commerce de chevaux, avec une différence de TVA entre professionnels et amateurs, ainsi que la difficulté d’accès au foncier, pourtant nécessaire dans une quête de stabilité et de rentabilité.

L’élevage est, enfin, synonyme de production à perte pour beaucoup. C’est un constat sur un sujet dont mes connaissances ne me permettent pas de proposer des solutions assez éclairées, sauf deux, qui concernent le sport de haut niveau : une vraie répartition des profits, lorsqu’il y en a, entre l’éleveur, le cavalier et le propriétaire et l’institution d’une réelle prime à l’éleveur en s’inspirant du monde des courses hippiques. »

Quels enseignements faut-il tirer de cette crise sanitaire selon vous ?

« L’équitation est bien plus qu’un sport ou un passe-temps. C’est avant tout un métier, une passion, une vocation. Cette crise ne fait que mettre en lumière un grand nombre de dysfonctionnements et le malaise général qui existaient déjà auparavant. Un grand nombre de personnes utilisent des statuts professionnels particuliers pour survivre au quotidien, qui ne leur donnent aujourd’hui pas accès au chômage partiel. Certains acteurs de la filière sont à bout de souffle, découragés et démunis. Ils n’ont pas la possibilité de travailler mieux par manque de temps et de moyens. Ils sont les victimes collatérales de l’extrême démocratisation de l’équitation, du nivellement des exigences par le bas et de la rude concurrence tarifaire. Ils oublient ce pour quoi ils ont commencé ce métier : l’amour des chevaux.

Aux propriétaires qui se plaignent de l’état de leurs chevaux à l’issue du confinement, je répondrai : « À plus ou moins trois cents euros par mois la pension, qu’espériez-vous ? ». Prendre le temps de bien faire les choses n’est plus rentable. Un cheval demande des moyens humains et financiers, des compétences et des connaissances spécifiques, mais surtout du temps, beaucoup de temps. N’oublions pas que la maltraitante animale naît de l’ignorance. Il faut urgemment sensibiliser les gens et ainsi faire évoluer les mentalités. Et pour cela il faut répéter et répéter encore le message suivant : il faut toujours préférer la qualité à la quantité, payée à sa juste valeur. Vaste programme… »

Propos recueillis par Manon LE COROLLER. Photo à la Une :© Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE