Après avoir découvert les étalons proposés par Béligneux le Haras (BLH) dans la première partie de notre trilogie (à découvrir ici), découvrez la philosophie de cette structure. Du choix des étalons jusqu’aux conseils de croisements, en passant par l’entretien des cracks chevaux, Frédéric NEYRAT nous dit tout sur sa marque de fabrique ⤵

Quand est-ce que la saison de monte débute et se termine ?

« Nous commençons à prélever les chevaux le 1er mars, après les shows d’étalons donc cela permet de ne pas lancer la production quand ils sont en « balade » partout en France, et elle se termine au 1er août. On fait encore pas mal de transferts d’embryons après les championnats Jeunes Chevaux de Fontainebleau (fin août, ndlr.) avec des juments qui sortent en concours. Il y a en effet toujours une demande pour les bonnes juments et à ce moment-là, il faut être assez réactif avec de la semence de très bonne qualité parce qu’il n’y a pas trente-six essais possibles. Forcément, nous étalonniers, nous courons après ces juments-là car il s’agit de bonnes juments qui valorisent automatiquement bien l’étalon en question. »

Les étalons sont-ils toujours montés ?

Publicité

« Tous sont travaillés c’est sûr, après certains ne sont pas montés parce qu’ils ne l’ont pas été depuis un certain temps : soit parce qu’ils ont été blessés, soit tout simplement par choix de leur propriétaire ou ancien cavalier. Plot Blue est encore en très bonne condition par exemple, mais Marcus EHNING ne souhaite plus qu’il soit monté, comme pour tous ses chevaux retraités. »

A qui appartiennent les étalons ?

« Acheter un étalon devient de plus en plus difficile parce qu’ils appartiennent généralement à des gens immensément riches, des propriétaires dont c’est le hobby. Le haut niveau coûte maintenant de plus en plus cher et les nouvelles législations ne vont pas aller dans l’autre sens, donc ces chevaux-là appartiennent souvent à des propriétaires très fortunés pour qui l’argent d’une vente d’un reproducteur importe peu, surtout si ce cheval leur a apporté beaucoup de satisfaction sportive. Dans la majorité des cas ils nous sont donc confiés. Un contrat est alors mis en place avec les propriétaires et une partie des bénéfices dégagés avec la vente de sa semence leur est alors reversée. Marcus EHNING qui nous confie Plot BlueBertram ALLEN qui nous confie Romanov, n’ont pas besoin de nous pour vivre ! »

Comment faites vous pour avoir les meilleurs étalons du moment ?

« Nous avons un employé pour trois étalons, c’est un ratio énorme. Vous allez dans n’importe quels haras ou écurie de concours, vous n’allez pas trouver ce ratio, mais cela permet de rassurer les Allemands, les Néerlandais ou autres nations qui ont un déficit de confiance envers nous les Français. Nous ne sommes pas une nation du Nord comme eux, alors ils nous prennent un peu pour des Latins, un peu pour des « je-m’en-foutiste ». Alors nous on essaye de leur dire : « non ici c’est comme ça, quand les étalons arrivent ils vont à l’école vétérinaire de Lyon passer un check-up complet, ils ont un groom pour trois, ils sont sortis deux fois par jour… » Pour nous c’est absolument fondamental de travailler dans ces conditions-là pour gagner la confiance des gens et garder les bons étalons. » 

N’est-il pas trop difficile de démarcher les propriétaires des étalons ?

« Bien sûr que c’est difficile, il y a une grosse concurrence. Lorsque nous demandons WarrantPlot Blue ou encore Romanov, nous ne sommes pas les seuls. Nous devons prouver aux propriétaires des étalons qu’ils sont bien chez nous. Ludger BEERBAUM passe deux fois par an, Thomas FUCHS passe deux fois par an, Judith GOELKEL, la propriétaire de Sandro Boy, est passée l’an dernier. Ces chevaux-là sont pour nous notre cœur de cible, si vous les arrêtez du jour au lendemain sans transition ils ne vont pas faire dix ans de saillie. Ils doivent avoir les mêmes soins journaliers qu’ils avaient en concours. Il y a vingt ans, les jardiniers de Saint-Lô pouvaient aussi être soigneurs, maintenant les équipes sont hyper spécialisées et sensibilisées au grooming 5*, aussi bien dans les soins accordés que dans le management des étalons : à Saint-Lô comme dans tous les gros centres qui possèdent des étalons de haut niveau. Il faut dès lors attacher une importance toute particulière à la formation de nos employés. »

Marcus EHNING Sandro Boy Kuala Lumpur 2006
Marcus EHNING et Sandro Boy, victorieux dans la finale de Kuala Lumpur 2006 © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Y a-t-il des clients qui choisissent de croiser des chevaux avec des poneys ?

« Cela arrive oui, mais c’est plus un effet de mode. La sélection sur les poneys n’a pas été aussi aiguë que ce qui a été fait avec les chevaux. Certains propriétaires de ponettes se sont donc tournés vers des étalons chevaux, car il y avait une offre insuffisante de poneys avec un très bon niveau génétique. Sur le marché, il n’y avait pas plus de trois à quatre poneys de classe continentale, voire internationale. La taille des poneys a également augmenté donc cet élément-là justifie aussi le croisement poney / cheval. Aujourd’hui, on arrive systématiquement à du hors-cote, car lorsque les poneys sont croisés avec des chevaux pendant trois générations, les tailles augmentent forcément. C’est pour cela qu’avoir des poneys comme Uhelem de Seille est un vrai intérêt. Avec ses 1.48m, il pourra facilement être croisé avec de grandes juments sans pour autant se soucier de la limite du hors-cote du futur poulain. Pour moi c’est un poney qui est capable de bouleverser la tendance : il a une petite taille, c’est le meilleur performeur poney à l’heure actuelle, il a les caractéristiques des grands champions que sont le courage, la technicité, l’envie. Si on veut produire plus grand qu’Uhelem tout en bénéficiant de son caractère et de son style, alors pourquoi ne pas lui proposer une jument cheval ?« 

Comment se fait la transition cheval de sport / cheval reproducteur ? 

« Dans la mesure du possible il n’y a pas de transition, hormis les concours où ils ne vont plus bien sûr. L’erreur de penser que les étalons ne sont plus des athlètes mais uniquement des reproducteurs est souvent faite. Dans leur tête, ils ne vont pas comprendre que d’un coup ils n’ont plus leur groom trois fois par jour, qu’ils ne sortent plus trois fois par jour… Pourquoi je sors au pré que dix minutes, pourquoi les soins ne sont-ils pas fait immédiatement derrière, pourquoi je suis mis au placard ? Et cela n’est vraiment pas bon pour leur mental. Si vous arrêtez net ces entretiens physiques réguliers, les chevaux vont avoir un dysfonctionnement hormonal, dont une baisse de cortisol, qui provoque entre autres une prise de poils plus importante. Et ça on le voit directement avec les juments de sport qui arrivent comme ça au Haras, alors qu’elles viennent tout juste de finir une Coupe du Monde. Vous lui dites : « allez hop c’est bon tu es poulinière maintenant, tu vas au pré », et là elle déprime deux semaines plus tard et cela joue énormément sur la fertilité. Alors que si vous continuez à la monter régulièrement, à la longer, vous lui faites des soins de haut niveau, vous la garderez alors fertile dix ans de plus et c’est pareil pour les étalons. Évidemment ils ne sautent plus, bien sûr ils n’ont plus le même rythme, mais ils ont toujours les mêmes fréquences de soins. Il faut le moins de transition possible et pour nous c’est fondamental parce qu’une année d’un étalon comme le calibre de Plot Blue, nous ne pouvons pas nous en passer. S’il fait une année de plus, c’est à prendre !

Après, au niveau de la monte en elle-même, il y a un apprentissage avec le mannequin qui se fait. Il est rare de voir des étalons à la fin de leur carrière sportive qui n’aient jamais sailli. Ils ont généralement déjà fait la monte car il y a toujours un intérêt un moment donné à produire des paillettes lorsqu’ils sont toujours en compétition. »

Vous dites que la notoriété des étalons peut être affectée par les croisements, que voulez-vous dire ?

« Le croisement peut en effet beaucoup affecter la notoriété des étalons. Vous voyez, Plot Blue est un étalon fort. S’il va servir deux cent juments qui sont fines, pleines de sang et réactives c’est parfait, mais si vous ramenez des Diamant de Semilly, des Kannan ou autres étalons avec un cadre imposant, vous aurez des chevaux qui manquent de finesse. Et dans ce cas-là, ce n’est pas de la faute de Plot Blue mais de la faute du croisement qui n’a pas été bien réfléchi, et c’est partout pareil. Le pire ennemi de Kannan c’est Kannan. On voit énormément de Diamant de SemillyKannan ou Kannan x Diamant de Semilly, alors qu’il faut plutôt leur proposer des juments fines. Beaucoup de personnes ont fait ce choix car elles voulaient croiser le numéro un du classement WBFSH avec le numéro deux. Ce type de croisement est complètement déraisonné sauf si vous souhaitez élever un pachyderme ! Il faut parfois, et souvent, s’éloigner de ce que tout le monde fait. Être suiveur n’a jamais apporté de bonnes choses. Alors parce que nous n’avons pas de volonté d’être le meilleur éleveur de France, on se dit « on va suivre comme ça on ne prend pas de risques ». Mais si vous ne faites pas le bon croisement vous prenez un risque… »

Comment choisissez-vous les étalons stars ?

« Chez nous, c’est vraiment avoir des étalons qui nous plaisent. Chaque année ils nous faut un cheval de tête, et toute la saison se fait quasiment quand nous avons recruté un très bon chevalPar exemple, l’année dernière c’était la deuxième année de Sandro Boy, il a obligatoirement un petit peu moins produit. Il avait fait deux cents juments contre trois cents l’année d’avant. Cette année nous avons récupéré Plot Blue et Romanov, et tous les autres étalons vont aussi bien marcher.« 

Tous les étalons produisent des chevaux montables pour des amateurs ?

« Non ! C’est Lando avec son caractère très spécial qui nous a fait dire : « mince il y a trop d’échecs, trop de déchets dans la production ». C’est là où nous avons changé notre fusil d’épaule. Si on veut que ça le fasse, il ne faut pas proposer n’importe quel étalon à un amateur qui voudra monter son poulain. Il faut donc proposer des chevaux qui soient plus facilement utilisables pour des amateurs, c’est fondamental. Fondamental pour avoir une activité pérenne. J’ai un fort doute quant à l’avenir de certains étalonniers au long terme vis-à-vis de leurs stratégies actuelles.« 

lando Otto BECKER jardy 2003
Otto BECKER et Lando en 2003 © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Propos recueillis par Théo CAVIEZEL et Raphaël GARBOUJ.