Nous vous présentons aujourd’hui la suite de notre entretien avec Éric Navet, qu’il nous avait accordé à l’occasion de l’un de nos #JumpLIVE sur Instagram, dans laquelle il nous raconte sa vie d’entraineur aux États-Unis et nous livre sa vision du saut d’obstacles moderne.

Certains ne le savent peut-être pas, mais comme vous l’avez précisé auparavant, vous vivez aux États-Unis depuis plusieurs années déjà…

« Tout à fait. Courant 2013, j’ai quitté la France avec ma femme et mes filles pour venir entraîner Karl COOK ici en Californie. Mon contrat exclusif initial était de quatre ans et devait s’achever en 2016 mais compte tenu de notre excellente entente, celui-ci a été renouvelé pour quatre années supplémentaires et se terminera donc dans quelques mois. Nous ne visions pas forcément les échéances olympiques. Évidemment, tout cavalier et tout entraîneur rêve de participer aux Jeux olympiques. J’aurais adoré pouvoir y accompagner Karl, mais entrer dans l’équipe américaine pour un jeune cavalier est extrêmement difficile, d’autant plus avec la nouvelle formule qui réduit les équipes à trois. Ici, les cavaliers de haut niveau sont très nombreux et ce sont logiquement les plus expérimentés qui sont sélectionnés. »

Pouvez-vous nous parler de votre vie en Californie et de votre organisation quotidienne ?

« Lors d’une saison normale, nous commençons sur le circuit de Californie à Thermal. Le concours dure neuf semaines mais on participe seulement aux deux premières et aux trois dernières pour que les chevaux puissent se reposer. Ici, notre rythme est très différent de celui des cavaliers européens qui vont chaque week-end sur un nouveau concours dans une autre ville ou un autre pays. Nous partons pour trois semaines, un mois, et puis nous rentrons pour une assez longue période, avant de repartir, d’une part parce que le territoire est immense et d’autre part parce que le nombre de beaux concours est réduit sur la côte ouest. C’est très agréable de pouvoir se poser et réfléchir entre chaque échéance. Au mois de juin nous partons dans le Kentucky, puis en Virginie sur le superbe concours d’Upperville et nous nous rendons ensuite à New-York pour participer à la Gold Cup. C’est le Grand Prix le plus réputé aux États-Unis. L’an dernier Karl a terminé deuxième juste derrière Beezie MADDEN et il a bien failli la battre ! Pour nous qui venions de Californie c’était une sacrée performance et cela nous a permis de nous rendre compte que nous étions mentalement et techniquement à la hauteur.

Ensuite nous revenons à la maison pour le « summer break » durant lequel j’essaie de rentrer en France lorsque cela est possible. À l’automne, nous repartons pour Vancouver et Calgary, où se déroulait jusqu’ici la première étape de qualification du circuit Coupe du monde. En 2020 nous devions participer à la finale à Las Vegas mais celle-ci a malheureusement dû être annulée. »

Envisagez-vous de revenir en France à la fin de votre contrat avec Karl Cook ?

« Plusieurs possibilités s’offrent à moi et je n’ai pas encore fait mon choix. C’est sûr que j’aimerais rentrer en France, surtout que je suis expatrié depuis longtemps. Mon pays me manque et je n’ai pas eu beaucoup d’occasion d’y revenir. Je ne peux pas trop m’absenter entre les concours car il faut continuer d’entraîner les chevaux.

En fait, j’aimerais changer d’activité, pour avoir moins de contraintes et être plus disponible. Au final je me serais pleinement consacré à Karl pendant huit ans, sans pouvoir aider qui que ce soit d’autre compte tenu de la clause d’exclusivité que me lie à lui. C’est parfois frustrant car beaucoup de cavaliers me demandent, des Américains, des Canadiens, des Mexicains. J’ai encore soif d’apprendre et de progresser auprès d’autres personnes. Mais je ne veux pas non plus courir dans tous les sens. Il faudra que je puisse m’organiser comme je le souhaite pour continuer à me faire plaisir en travaillant. »

Michel Robert nous expliquait il y a quelques jours que le bon entraîneur est celui qui peut disparaître après avoir transmis sans que l’élève en pâtisse.

« Je suis d’accord avec lui. Le bon entraîneur est celui qui fait en sorte que l’élève puisse se passer de lui une fois qu’il est prêt. Je travaille de cette manière avec Karl. Plus on avance et plus je me met en retrait, plus j’observe et moins j’indique. Depuis l’an dernier, je n’interviens plus au paddock, il prend seul ses décisions et je me contente de le regarder. Au débriefing, je lui pose des questions et il me dit ce qu’il ressent. On échange au quotidien mais je le prépare à mon départ pour qu’il le vive le mieux possible, sans être perturbé. »

Existe-t-il une « méthode Éric Navet » ?

« Non, il n’y en a pas. J’ai souvent été sollicité pour des livres ou des vidéos, j’ai toujours refusé parce que je suis très perfectionniste et je craindrais de ne pas être suffisamment complet. Lorsque l’on pratique un sport avec un outil, une raquette par exemple, là on peut parler de méthode. Mais ce n’est pas la même chose avec l’équitation, c’est beaucoup plus complexe et il faut plutôt parler de philosophie. Les chevaux sont tous différents et donc les conseils ne sont pas universels. Pour cette raison, j’aime aller au fond des choses avec un cheval et un cavalier à la fois. J’aime travailler au cas par cas, dans un espace et un temps qui ne sont pas limités car il n’y a rien de pire dans notre sport que d’avoir des objectifs à très court terme. Il faut se contenter de peu et récompenser souvent, tout le monde connaît l’adage. Il faut avancer jour après jour, petit à petit, en suivant un fil conducteur propre à chaque cheval. »

On vous a revu à haut niveau en 2017 à Omaha alors que votre dernière participation à une finale Coupe du monde remontait à 1992. Comment cela s’est-il passé ?

« Ce n’était pas du tout prévu. J’ai commencé à travailler Catypso à ses six ans dans le but de l’intégrer au piquet de Karl COOK. Mais l’entente entre eux n’était pas très bonne, le cheval n’était pas très coopératif, il n’a donc pas voulu le garder. Alors je l’ai monté et on s’est retrouvés qualifiés pour Omaha. Je ne savais pas très bien ce qui m’attendait là-bas. J’avais quitté le haut niveau depuis très longtemps et nous n’avions pas pu répéter : notre dernier concours s’était déroulé sur une immense piste en herbe à Thermal, ce qui n’avait rien à voir. De plus, en tant que cavalier de la côte ouest, j’étais loin du niveau de ceux de la côte est, la pression était grande. Je ne voulais pas être ridicule (rires) ! Finalement tout s’est bien passé et je me suis vraiment fait plaisir. Catypso n’était pas capable de réaliser une performance mais il a très bien sauté. J’ai pu à nouveau goûter à l’exaltation des grandes échéances.

Mes anciens coéquipiers étaient ravis de me revoir. La famille des cavaliers de haut niveau est très soudée. On se retrouve chaque semaine aux quatre coins du globe. On s’entraide même sur les reconnaissances des grands championnats. C’est quelque chose qui dure et que j’adore. Aujourd’hui, malgré la pression plus importante des propriétaires, des sponsors et des médias, l’ambiance qui règne entre nous est toujours la même. »

Abordons l’évolution de la discipline. Le saut d’obstacles d’aujourd’hui est-il le même que celui que vous pratiquiez à l’époque à haut niveau ?

« Non, ce n’est plus du tout le même sport. Il y a de plus en plus de beaux concours, très bien organisés et de très haut niveau, ce qui permet de faire parler de notre discipline, d’attirer les sponsors et les inciter à y investir de l’argent. En revanche, cela contribue à le rendre de moins en moins accessible aux jeunes cavaliers, il devient bien plus difficile de percer.

Et puis c’est un sport beaucoup plus médiatisé, plus exposé et c’est une très bonne chose dont il faut se réjouir. Toutefois, l’exposition médiatique apporte une pression supplémentaire qu’il faut savoir gérer. Avant, les médias ne s’intéressaient à l’équitation qu’au moment des Jeux olympiques et parfois des mondiaux. Lorsque j’ai été sacré champion du monde, les journalistes se sont rapprochés de moi, et des autres cavaliers par mon intermédiaire, parce que la finale avait eu lieu un week-end sans Grand Prix de Formule 1 ou de tournoi du Grand Chelem. Le lendemain de la tournante, je me souviens être allé sur les plateaux de TF1, France 2 et France 3. Une équipe de Paris Match m’avait suivi à Gavrais sur un concours de jeunes chevaux pour un reportage. Ils m’ont consacré un papier de cinq pages avec une grande photo. C’était assez inédit. »

Comment avez-vous vécu cette soudaine médiatisation ?

« Assez mal. À l’époque le « media training » n’existait pas et nous ne parlions pas tous bien anglais. Je suis de nature discrète, je n’aime pas m’exposer. D’ailleurs, participer à ce live me demande un grand effort, mais je suis ravi de le faire ! Être subitement sollicité par autant de journalistes à l’époque m’avait beaucoup perturbé. Je dois dire que je n’ai pas très bien vécu l’après titre. J’étais sans cesse appelé à Paris, je devais me déplacer et passer beaucoup de temps à répondre aux médias au détriment parfois de mon temps favori, celui que je passais avec mes chevaux. Je suis très organisé et j’ai horreur d’être dérangé. J’ai du mal à m’adapter, c’est mon principal défaut. Je ne voulais pas que ma vie change à cause des médailles. Pour moi, c’était normal d’être de retour sur les terrains avec mes jeunes chevaux deux jours après la fin du championnat. J’ai réussi à ne pas trop dévier de ma ligne de conduite, mais ça m’a demandé beaucoup d’efforts.

En plus, à Stockholm je faisais partie des « outsiders », on n’attendait rien de moi, alors ça m’est tombé dessus sans que je puisse y être préparé. Il y a quelques mois, une journaliste californienne qui était présente dans les tribunes lors de ma victoire en 1990 m’a contacté et m’a envoyé le magazine dans lequel elle avait publié le récit de ces mondiaux. Elle y parle de moi comme d’un parfait inconnu et elle ne pensait pas que je puisse aller jusqu’au bout (rires). »

Du côté du classement mondial, nous assistons aujourd’hui à une véritable course aux points. Vous avez été l’un des rares Français à atteindre le rang de numéro un. Était-ce la même chose avant ?

« Cette course a commencé dès la création du classement. John WHITAKER a été longtemps indétrônable jusqu’à ce que je parvienne à me hisser à sa place. Un peu à la manière de Steve GUERDAT actuellement. Même si Martin FUCHS a réussi à lui ravir la pôle position quelques temps, ça n’a pas duré. À l’époque, les cavaliers étaient moins nombreux, il y avait donc moins de monde à dépasser. L’année 1992 a été la meilleure pour moi. Je participais à beaucoup de concours, j’étais omniprésent en sélection tricolore grâce à Roxane de Gruchy et Quito de Baussy qui étaient tous les deux au niveau des Coupe des nations. J’ai atteint la première place du classement mondial en gagnant Lucerne puis Madrid avec eux. »

Que pensez-vous de la nouvelle formule olympique avec des équipes de trois cavaliers ?

« Ce n’est pas convaincant. Le rêve de tous cavalier est de participer un jour aux Jeux olympiques. Avec ce nouveau format, il y en aura un de moins par pays et par échéance qui aura l’opportunité d’y aller. C’est vraiment dommage. Cela veut dire que l’accès au Graal est considérablement réduit. Je ne pense pas que l’on puisse blâmer qui que ce soit, puisque malheureusement si cette nouvelle formule n’avait pas été adoptée notre sport aurait perdu son statut olympique. Ces contraintes ont été imposées par le Comité International Olympique. La FEI n’a pu que suivre.

En plus de cela, je crains que la globalisation des Jeux olympiques tire le niveau vers le bas. C’est-à-dire que nous allons nous retrouver avec des équipes d’Asie, du Moyen Orient ou du Proche Orient, qui sont loin d’être au niveau et qui vont prendre la place d’équipes européennes très fortes. Pour ces équipes-là, le niveau des Jeux olympiques va devoir être revu à la baisse. Tout au moins en ce qui concerne les épreuves par équipes. Par ailleurs, je ne vois pas bien l’intérêt de courir l’individuel avant de courir par équipes. Jusqu’à aujourd’hui, les épreuves par équipes étaient construites en prenant en compte le niveau des nations présentes, y compris les plus faibles. Puis, en individuel, une fois que les meilleurs cavaliers étaient qualifiés, le vrai niveau olympique était mis en place. »

L’ajout d’une sixième étoile aux concours mythiques pour les différencier des multiples CSI 5* serait-il judicieux ?

« À mon époque, il y avait peu de CSI 5*. Ces derniers, qui existent toujours, sont ceux que nous pourrions appeler des CSI 6* aujourd’hui. Lorsque nous gagnions un CSI 5*, tout le monde s’en souvenait. C’était un événement. C’était presque comme un titre. Il faudrait en effet démarquer un certain nombre de concours, les plus représentatifs du meilleur niveau. Certains méritent une étoile de plus. Après il faudrait définir les bons critères sur lesquels se baser les sélectionner. Si l’on décidait de faire de la dotation le seul critère, il suffirait alors à ses organisateurs de rajouter un million de plus dans leur concours pour qu’il obtienne une sixième étoile, cela n’aurait aucun sens. Pour tous les cavaliers, les critères qui priment lors du choix d’un concours sont la qualité du sol et le chef de piste. Mais ces deux critères peuvent aussi être réunis dans un « bac à sable ».

Il faut redonner une place à l’Histoire de notre sport dans tout ça : je pense notamment aux concours de Rome, Aix-la-Chapelle, Madrid, Calgary, Hickstead, Dublin, Saint Gall et d’autres encore. Où les noms des vainqueurs sont gravés sur une plaque ! En France, il s’en est passé de grandes choses à La Baule et à Dinard ! Lorsque j’avais onze ans, en 1970, mes parents m’avaient emmené aux Championnats du monde au stade François André où j’ai assisté à la finale tournante avec David BROOME, Harvey SMITH, Graziano MANCINELLI et Alwin SCHOCKEMÖLE. A l’époque les femmes et les hommes concouraient séparément. C’est Janou LEFÈBVRE qui avait été sacrée chez les cavalières. C’était magique. Je pense que les plus beaux CSIO sont les concours qu’il faudrait valoriser. Les cavaliers qui participent à ces plus échéances doivent être ceux qui figurent parmi les meilleurs mondiaux. C’est le cas de Steve GUERDAT, qui se maintient au meilleur niveau et arrive à conserver sa place de leader, en participant beaucoup plus aux CSIO qu’à d’autres circuits.

Je tiens toutefois à préciser qu’il est extrêmement important qu’il y ait des circuits avec des organisateurs qui médiatisent notre sport. Je pense évidemment aux excellents Longines Masters de Christophe AMEEUW, organisés dans les quatre coins du monde. Il s’agit d’évènements extraordinaires pour attirer les sponsors et les médias. Ce qui est, encore une fois, essentiel. Je pense aussi au Rolex Grand Slam qui regroupe de prestigieuses étapes : Aix-la-Chapelle, Calgary, Genève, ‘s-Hertogenbosch. Lorsqu’un cavalier arrive à remporter toutes les étapes d’affilée comme Scott BRASH c’est historique, historique ! C’est le seul à y être parvenu et je ne sais pas si ça arrivera une autre fois. »

Retrouvez la première partie de cet entretien sur notre site internet et l’intégralité de notre #JumpLIVE avec Éric NAVET en replay sur YouTube.

Propos recueillis par Pauline ARNAL, Théo CAVIEZEL et Raphaël GARBOUJ. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE