Il y a quelques jours, le champion du monde 1990 et multi-médaillé Éric NAVET était l’invité de l’un de nos #JumpLIVE sur Instagram. Nous vous proposons aujourd’hui de vous replonger autrement dans la première partie de ce passionnant entretien et les souvenirs de carrière aux sommets du cavalier tricolore.

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos sollicitations. Comment allez-vous en cette période particulière ?

« Cette crise sanitaire est une véritable catastrophe. J’ai bien sûr une pensée pour tous ceux qui sont malades mais aussi pour tous ceux qui ont malheureusement perdu un proche des suites de ce virus. Pour ma part, tout va bien. Je suis confiné chez moi en Californie, dans mes écuries, en famille. Nous cavaliers avons la chance de pouvoir monter tous les jours et profiter de l’extérieur. Notre vie quotidienne n’est pas vraiment bouleversée. Certes, il n’y a plus de concours et c’est particulier pour nous de ne plus bouger autant qu’avant, mais nous ne sommes pas à plaindre. »

Revenons sur votre grande carrière à haut niveau et plus particulièrement sur votre premier coup d’éclat : votre titre de champions du monde à Stockholm en 1990.

« Au départ, je ne voulais pas y aller car mon cheval, Quito de Baussy, n’avait alors que huit ans. J’avais plutôt en tête de nous préparer pour les Jeux olympiques qui auraient lieu deux ans plus tard à Barcelone et je ne voulais pas mettre en péril nos chances d’y participer. L’année 1990 avait commencé sur les chapeaux de roues pour nous en terminant deuxièmes du Grand Prix Coupe du monde de Bercy, juste derrière Alexandra LEDERMANN et Punition. Ensuite nous avons réalisé un double sans-faute dans la Coupe des nations de Lucerne en Suisse, que notre équipe a d’ailleurs remportée, et nous avons gagné le Grand Prix du dimanche.

C’est là que Patrick CARON, notre sélectionneur de l’époque, a commencé à me mettre la pression à propos des mondiaux à venir. Il insistait sur le fait que Quito était prêt et que l’équipe avait besoin de lui mais moi je persistais à refuser. Je savais que mon cheval était techniquement au niveau mais qu’il manquait d’expérience, tout comme moi. Malgré ma participation aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, je n’avais pas un solide bagage. Pierre DURAND a fini par s’en mêler et me faire accepter le rôle de remplaçant. Je voulais seulement supporter mes coéquipiers. Je n’avais absolument aucune prétention personnelle. »

Malheureusement, la jument d’Hervé Godignon, La Belletière, s’est blessée juste avant le départ pour Stockholm…

« C’est ça. Nous avons donc dû les remplacer. J’avais en tête de ne participer qu’aux épreuves par équipes, aux côtés de Roger-Yves BOST, Hubert BOURDY et Pierre DURAND, toujours dans l’optique de ne pas trop en demander à mon jeune Quito de Baussy. Ensemble nous avons été sacrés champions du monde par équipes et à la suite de cette victoire j’étais premier du classement individuel ! Évidemment, lors de la conférence de presse qui a suivi cette finale, la première question qu’on m’a posée a été celle-ci : « Allez-vous vraiment vous arrêter en si bon chemin ? ». Bien sûr que je ne pouvais pas m’arrêter là. Je ne pouvais pas ne pas tenter ma chance alors qu’une telle occasion ne se représenterait peut-être jamais.

La plus grosse épreuve de la semaine était devant nous : la qualification en deux manches pour la finale tournante. Seuls les vingt meilleurs couples au monde étaient au départ. Les parcours étaient donc à leur niveau. Nous avons fait quatre points en première manche et sans faute en seconde manche, ce qui nous a permis de nous qualifier pour la finale tournante. Quito allait très bien. J’étais comme sur un nuage. J’avais la sensation que rien ne pourrait nous arriver. »

Comment avez-vous vécu cette si particulière finale tournante ?

« Les autres qualifiés pour la finale étaient Hubert BOURDY, John WHITAKER et Greg BEST. Ce moment m’a procuré énormément de bonheur. J’allais monter Milton et Gem Twist, deux des meilleurs chevaux du monde, dans le même après-midi. C’était un privilège. Pour cette raison, je n’ai pas ressenti de pression particulière lors de l’épreuve, au début en tout cas. Avoir l’opportunité de m’asseoir sur ces deux chevaux mythiques primait de loin sur les enjeux, je voulais en profiter pleinement. J’ai littéralement volé au-dessus des obstacles avec eux et les résultats s’en sont logiquement suivi.

Je redoutais un peu de monter Morgat, le cheval de mon coéquipier, en dernier. J’avais l’habitude des grands chevaux, assez froids. Là je me retrouvais sur une toute petite monture très près du sang. La pression a donc fait son retour avant mon quatrième tour. À ce moment-là, j’ai recommencé à penser aux médailles : nous étions quatre et il n’y en avait que trois. Mais Morgat a très bien sauté et m’a offert un sans faute. J’ai remporté l’or en passant la ligne d’arrivée avec lui ! En y réfléchissant bien, c’est peut-être parce que j’ai voulu me faire plaisir que je suis devenu champion du monde. »

Pouvez-vous revenir plus en détails sur ce que vous avez ressenti en montant Milton et Gem Twist, ces deux légendes du saut d’obstacles ?

« Je n’oublierai jamais les sensations qu’ils m’ont procurées. Milton était très souple, très élastique, et avait beaucoup de moyens. Mais il avait une technique des antérieurs très particulière : il avait tendance à les jeter en avant, ce qui pouvait occasionner de petites touchettes s’il se rapprochait trop des barres. Il ne montait pas le garrot et avait une encolure un peu figée, mais il palliait à ça en ouvrant beaucoup son arrière-main. John veillait à toujours lui laisser de la place à l’abord, j’ai donc essayé de le monter comme lui, avec un bon rythme et en rassemblant un peu le galop à l’abord pour qu’il puisse emmagasiner de l’impulsion. De cette manière, il me donnait de formidables coups de dos. Je savais ce que je devais faire et il me laissait faire. Il faut dire qu’il était tellement bien préparé que malgré ces petites complexités c’était presque facile.

Gem Twist était un grand génie, un peu rebelle. Il ne se laissait pas faire. Il coupait les virages, passait au-dessus de la main, chargeait les barres. Là où il fallait s’imposer avec Milton, il fallait plutôt composer avec lui. Il fallait accepter de se laisser emmener et lui faire confiance. Plus il était en difficulté, plus il allait haut et sautait mieux. Je me suis tout autant fait plaisir avec lui, mais d’une manière complètement différente. On m’a souvent demandé lequel j’avais préféré : Milton était idéal pour assurer le sans faute et Gem Twist pour s’imposer au chronomètre. »

Malgré les années vous semblez vous rappeler de cette échéance dans les moindres détails…

« Vous savez, même après trente ans, on peut pas oublier de telles choses, c’est impossible. Ce sont des expériences tellement incroyables qu’elles marquent à vie. Encore aujourd’hui, les sensations et les sentiments me prennent aux tripes lorsque j’y repense. »

Comment avez-vous géré la suite de la carrière de Quito de Baussy après un premier succès si précoce ?

« J’ai pris un très gros risque en participant aux mondiaux de Stockholm avec lui… Mais fort heureusement, cette double médaille obtenue à huit ans seulement n’a pas entaché le reste de sa carrière. D’ailleurs, il demeurera le seul et unique cheval sacré champion du monde si jeune, puisque la Fédération équestre internationale a ensuite relevé l’âge minimum de participation requis à neuf ans. Par la suite, nous étions très attendus sur les grandes échéances et il a toujours su répondre présent : en 1991 médaille d’or individuelle lors des championnats d’Europe à La Baule devant notre public, en 1992 médaille de bronze par équipes aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1993 la même médaille aux championnats d’Europe de Gijon, en 1994 vice-champions du monde par équipes à La Haye… Quito n’a jamais rien manqué.

J’ai décidé de le mettre à la retraite assez tôt, à l’âge de quatorze ans, pas parce qu’il avait des soucis physiques mais parce que je sentais qu’il perdait peu à peu de sa motivation, de son étincelle. J’avais l’impression qu’il devenait un « cheval normal ». Je devais le monter de plus en plus en l’exploitant, en le poussant, et je culpabilisais. Il ne méritait pas cela, pas après tout ce qu’il avait accompli. Il a pu profiter de sa retraite durant de longues années, chouchouté par ma sœur Sylvie. Il est décédé au bel âge de trente-trois ans. Nous l’avons enterré chez nous, dans mes écuries de Corville dans l’Eure. »

Quito était sans aucun doute le cheval de votre vie…

« Oui. C’est lui qui m’a emmené au plus haut niveau, qui m’a tout donné. C’est sa générosité et son intelligence qui m’ont marquées, plus que son talent. Il était doué bien sûr, on ne va pas aussi loin et on ne décroche pas autant de médailles avec un cheval qui n’est pas doué, mais il savait s’économiser, gérer ses efforts et donner le meilleur de lui-même lorsqu’il le fallait. Il n’était jamais spectaculaire, jamais époustouflant. À côté de Milton ou de Gem Twist, il semblait ramper alors qu’il ménageait simplement ses efforts. Comme tout les vrais bons chevaux de championnats, il savait quand c’était important. Il m’a permis d’emmagasiner énormément d’expérience lors des grandes échéances et de les répéter. Il a ramené six médailles de cinq événements majeurs sur une période de cinq ans seulement. Je ne sais pas si d’autres chevaux ont fait ça. Notre complicité a sans aucun doute joué son rôle. Mon père l’a fait naître, je l’ai débourré et l’ai débuté en compétition à quatre ans. On se faisait confiance et on se connaissait par cœur. Avec lui j’étais incontournable. Il était formidable.

J’ai finalement gagné peu de Grands Prix classiques avec lui. C’était un cheval de grands événements. Je me souviens tout de même en avoir remporté un au Parc des Princes à Paris, c’était magique. Et puis il y a eu un Grand Prix Coupe du monde à Amsterdam. En récompense nous avions reçu une Volvo. Mon père, qui nous avait accompagnés ce week-end là, est rentré à la maison avec cette voiture. C’était la Volvo de son cheval, la Volvo de Quito. Il l’a conduite et gardée jusqu’à son décès, et ça c’est quelque chose qui veut dire beaucoup (émotion)… »

Quels ont été les successeurs de votre cheval de coeur ?

« Lorsque je l’ai retiré des terrains de concours, je me suis retrouvé dans le creux de la vague même si je n’avais jamais cessé de préparer sa relève. On ne croise pas des chevaux de sa trempe tous les jours. J’ai eu un cheval intermédiaire, Atout d’Isigny que mon père avait acheté à un boucher qui faisait un peu d’élevage. Pour la petite histoire, cet éleveur amateur avait demandé conseil à mon père quant à l’étalon à choisir pour l’une de ses juments et n’avait pas été satisfait du tout par le poulain. Alors qu’il avait deux ans et que, comme tous les chevaux de cet âge, Atout n’avait pas un modèle très flatteur, mon père s’est résolu à le ramener à la maison. Il a fini par devenir le successeur de Quito. Il m’a offert un titre de champion de France et m’a emmené jusqu’aux mondiaux de Rome en 1998, desquels nous sommes revenus médaillés d’argent par équipes. Mais même s’il m’a lui aussi beaucoup donné, Atout n’était pas du niveau de Quito et j’ai finalement dû le déclasser.

Et puis j’ai continué ma route avec un autre crack, Dollar du Mûrier. C’est avec lui que j’ai participé aux championnats du monde de Jerez de la Frontera en 2002. Nous avons contribué à la médaille d’or par équipes et avons arraché l’argent individuel. Voilà les trois principaux chevaux qui ont fait ma carrière au plus haut niveau. »

Vous êtes revenus deux fois des jeux équestres mondiaux avec une double médaille, avec deux chevaux, à douze ans d’écart. Un exploit.

« Les championnats du monde m’ont toujours réussi. J’en ai fait quatre et j’ai ramené six médailles. C’était mon échéance favorite. À l’inverse, j’ai participé à trois olympiades avec beaucoup moins de réussite. J’ai obtenu le bronze par équipes à Barcelone en 1992, certes, mais rien d’autre. Je ne me rends pas compte du temps qui s’est écoulé depuis cette époque. Certains cavaliers qui arrivent aujourd’hui au plus haut niveau n’étaient pas encore nés lorsque je participais à ces grandes échéances ! C’est peut-être bon signe, que je ne me sente pas vieillir (rires)… »

Quel est votre secret ?

« Je considère que j’ai eu beaucoup de chance dans la vie. Évidemment, je n’ai pas juste été chanceux, j’ai énormément travaillé, que ce soit physiquement et surtout mentalement. C’est grâce à la réflexion qu’on progresse le plus. Ceux qui ont réussit ont passé des années auprès de leurs chevaux en les emmenant petit à petit vers le plus haut niveau. Il n’y a pas de réussite sans gestion, et c’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les grands championnats. J’ai toujours été meilleur lors de ceux-ci que lors des Grands Prix classiques. Un peu comme Jeroen DUBBELDAM.

J’adore travailler en vue d’une échéance comme les mondiaux, élaborer la bonne stratégie un an, six mois, deux mois à l’avance, qui nous permettra, mon cheval et moi, d’être au meilleur de notre forme le jour J. C’est vraiment passionnant, difficile aussi : il faut préparer sa monture pour qu’elle soit techniquement prête tout en préservant son intégrité mentale et sa motivation. Un cheval techniquement prêt mais qui aura été trop usé psychologiquement ne sera pas en mesure de performer. Au moment de partir sur une grande échéance, le cavalier ne doit pas douter tout en restant conscient que rien n’est jamais acquis dans ce sport. S’il doute c’est qu’il n’est pas prêt. C’est pour cette raison que j’ai refusé certaines sélections, par exemple celle des Jeux olympiques de Sydney en 2000. Je savais que Dollar serait prêt pour Jerez deux ans plus tard, mais pas à ce moment-là. On ne peut pas jouer et partir à l’aventure la fleur au fusil. Lorsqu’on se sent prêt, on élimine le mauvais stress et il ne reste plus que celui qui nous pousse à nous dépasser. On peut entrer en piste confiant, serein, et c’est la meilleure des sensations. »

Vous qui avez pris part à deux finales tournantes, que pensez-vous de sa suppression ?

« Même si j’ai adoré ces deux moments pendant lesquels j’ai eu l’honneur de monter sur des chevaux mythiques, je dois bien reconnaître que cette épreuve était trop éprouvante et la nouvelle formule est plus juste car elle demande moins d’efforts. Ceci dit, j’avais été impressionné de voir la fraîcheur dont pouvaient faire preuve les chevaux lors de ces deux finales tournantes compte tenus de ce qu’ils avaient déjà sauté le reste de la semaine des mondiaux. Je n’ai pas eu la sensation qu’ils étaient fatigués tellement ils avaient été bien préparé. Et puis, pour certains chevaux, plus ils sautent mieux ils sautent. C’était le cas de Dollar qui était très difficile frais. À Jerez, il s’est de plus en plus appliqué au fil des jours et des épreuves.

Bien qu’elle soit un formidable exercice pour les cavaliers parce qu’elle permet de rendre compte de leur capacité d’adoption et de leur aisance à monter au pied levé, la finale tournante est une autre discipline. Le concours hippique ce n’est pas cela : c’est l’histoire d’un couple, d’un cavalier, d’un cheval et de longues années de travail. J’avais du mal avec cette notion de dissociation. L’autre inconvénient notable de cette épreuve particulière était la trop grande importance du tirage au sort. Monter le cheval avec le moins de sang en dernier pouvait coûter très cher. En 1990, même si je l’avais un peu redouté pour d’autres raisons, j’avais eu de la chance de monter Morgat pour mon dernier parcours. »

Découvrez bientôt la suite de cet entretien avec Éric NAVET dans une seconde partie consacrée à sa vie actuelle aux États-Unis, à ses projets d’avenir et à son analyse du saut d’obstacles tel qu’il est devenu.

Retrouvez l’intégralité de notre #JumpLIVE avec Éric NAVET en replay sur notre chaîne YouTube.

Propos recueillis par Pauline ARNAL, Théo CAVIEZEL et Raphaël GARBOUJ. Photo à la Une : © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE