Après avoir découvert les étalons et la philosophie de Béligneux le Haras (BLH) avec Sébastien NEYRAT dans nos deux premiers volets de cette trilogie (à retrouver ici et ici), c’est au tour de son père Frédéric de prendre la parole. Vétérinaire de formation, c’est lui qui est à l’initiative de cette activité. De ses débuts dans la reproduction équine jusqu’à la gestion de poulinières qui brillaient dernièrement au plus haut niveau, il nous évoque les derniers secrets de cette structure familiale ⤵

Quel chemin avez-vous parcouru jusqu’à la création de BLH ?

« Je suis vétérinaire pour chevaux depuis près de quarante ans, et petit à petit je me suis dirigé vers la reproduction, l’étalonnage, car je trouvais cela plus sympathique et plus efficace d’essayer de faire naître des chevaux en bonne santé. C’est en effet plus stimulant d’essayer de faire naître de bons chevaux. Je trouve que c’est toujours un peu frustrant de soigner des chevaux parce que même si on essaye de faire de notre mieux, six mois après ils peuvent de nouveau boiter, ou régresser dans leurs maladies…

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Quand j’étais jeune j’étais cavalier de complet, avec Michel ROBERT notamment. Les études vétérinaires m’ont ensuite empêché de monter à cheval durant quelques années. Je suis ensuite allé en Normandie, près du Pin, chez des gens très compétents comme le Dr BLANCHARD avec qui nous avons commencé à faire de la monte avec Galoubet A, c’était la première année où nous faisions de l’insémination artificielle en France. J’ai également eu la chance de travailler avec le Dr DESBROSSES en région parisienne, qui est un des grands maîtres de l’orthopédie du cheval de sport et du trotteur. Je l’ai entre autres accompagné pour faire les premières échographies avec les juments de la famille HUREL. Avec mon épouse Frédérique nous nous sommes ensuite installés dans notre région d’origine, à Béligneux. Nous avons eu pendant près de vingt ans une clinique vétérinaire avant de nous diriger vers la reproduction équine au moment où notre fils Sébastien a commencé à travailler. J’ai créé la société BLH en 1995 et nous avons commencé les inséminations avec Aydin des Malais puis Super de Bourrière qui nous avaient été confiées. Nous avons accueilli très vite de grandes stars comme Calvaro Z et Lando. En 2000 nous avons acheté notre premier étalon, l’Anglo-arabe Trésor du Renom, très performant avec Roger-Yves BOST et père entre autres de la star d’Olivier ROBERTQuenelle du Py (actuellement en transfert d’embryons à BLH, ndlr). De fil en aiguille notre catalogue s’est développé et propose de nombreux étalons de classe internationale chaque saison de monte afin de satisfaire le plus grand nombre. »

Tinka's Boy Markus Fuchs Jeux Olympiques Athene 2004
Le célèbre Tinka’s Boy distribué depuis longtemps par BLH, profite maintenant d’une retraite paisible à Béligneux ! © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

DE Combien de pôles disposez-vous aujourd’hui ?

« Nous avons à Servas l’European Stallions Resort où sont logés les étalons et où la semence est récoltée. Notre centre d’inséminations, de transferts d’embryons et de poulinages se situe à Châtenay et notre ferme d’élevage est basée en Saône-et-Loire, à La Genête. Nous sommes toujours un peu en demande d’extension car l’élevage demande de l’espace. Nous nous trouvons dans une région où l’espace coûte très cher, il y a une forte pression immobilière avec la proximité de la Suisse. On ne se plaint pas du fait qu’il y ait beaucoup d’élevages, ce sont la plupart de nos clients, mais tout cela nécessite de la place ! Mon fils s’occupe principalement de l’European Stallions Resort, et moi du Haras de Châtenay. »

Peut-on dire que Le Haras de Châtenay est votre deuxième nerf de la guerre ?

« Oui en quelque sorte ! Ici il y a uniquement les juments pendant la saison de monte. Nous inséminons environ trois cent cinquante poulinières chaque année avec aussi bien de la semence fraîche de nos étalons stationnés à l’European Stallions Resort, ou avec des semences réfrigérées et congelées qui peuvent venir d’ailleurs. Évidemment tous les étalons sont mis en place, que ce soit des étalons de BLH ou pas. En pleine saison nous avons jusqu’à cent-vingt juments en pension, chouchoutées par nos quatre palefreniers / grooms, en plus de Nadia LEGER, notre chef d’élevage.

Nous avons une superficie de seize hectares de paddocks qui nous permettent de sortir les poulinières avec leurs poulains quand elles viennent de pouliner. C’est bien sécurisé, ce qui nous permet aussi de pouvoir sortir les juments qui sont encore en compétition et qui viennent uniquement pour un transfert d’embryon. A Châtenay nous en réalisons beaucoup en plus d’assurer une offre poulinage. Chaque année, une soixantaine de poulains voient le jour ici. Il y a une écurie séparée des autres de manière à ce que les jeunes poulains ne soient pas mélangés avec les plus vieux pour des raisons sanitaires. Nous avons réhabilité des logements sur place pour les employés afin qu’ils puissent être au plus près des poulinages la nuit. J’ai également une consœur, le Dr Anne-Laure TERZIAN, qui habite à un kilomètre d’ici, ce qui lui permet de s’occuper de tout ce qui est pathologies et poulinages. »

Comment se passe une semaine type au Haras de Châtenay en pleine saison ?

« En pleine saison, les étalons sont prélevés trois fois par semaine en début d’après-midi à l’European Stallions Resort : les lundis, mercredis et vendredis. Un des inséminateurs apporte directement la semence au Haras de Châtenay pour réaliser les inséminations. Les matins, le Dr TERZIAN et moi-même avons au préalable réalisé les suivis gynécologiques des juments. Tous les matins nous passons une quarantaine de juments en suivi et le soir nous revenons pour les juments à inséminer en congelé. »

Comment gérez-vous les transferts d’embryons ?

« Nous réalisons les transferts d’embryons tous ensemble. Sébastien s’occupe de la recherche d’embryons, le Dr TERZIAN et moi-même, nous nous occupons de tout ce qui est de la récolte et la mise en place de la semence. Nous avons aussi deux inséminateurs qui inséminent et qui s’occupent également du travail de transfert d’embryon. Nous avons un chef d’élevage, Nadia LEGER, qui coordonne le travail d’un peu tout le monde et qui a en charge la gestion et le confort de toutes les juments qui sont ici. C’est capital parce que le confort des juments c’est aussi un taux de remplissage qui est plus important que des juments qui souffrent ou qui ne sont pas bien gérées. De plus, nous avons des clients très exigeants car, soit ils investissent dans leurs juments, soit ils y tiennent beaucoup. En plus d’avoir un grand nombre de clients suisses, étant donné la proximité géographique avec Genève, nous avons également des juments qui viennent d’Allemagne et de Belgique. Ce sont des gens qui sont à la recherche de services d’excellence, nous devons être à la hauteur de leurs attentes. Donc si nous n’avons pas d’employés très scrupuleux, qui ne font extrêmement attention à tout, nous risquons de laisser passer une jument qui est un peu dominée, qui ne bouge pas bien ou qui maigrit. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. »

Les juments de classe internationale sont elles plus délicates à la reproduction que les autres ?

« Obligatoirement car elles ont en général une longue carrière. Ce sont des chevaux très dans le sang et qui ont de nombreux kilomètres au compteur. Elles arrivent à l’élevage tard et à dix-huit ans ce sont des grands-mères donc ce n’est jamais simple. Mais nous arrivons à bien les gérer pour obtenir le plus possible d’embryons. Avec Sabrina, l’ancienne complice de Marcus EHNING, nous sommes contents car les deux embryons de cette année ont tenu. C’est vraiment un privilège d’avoir la confiance des propriétaires de ce genre de juments. »

En plus de votre activité d’étalonnage, vous avez une casquette d’éleveur ?

« En effet, nous avons notre propre élevage sous l’affixe Bel avec cinq poulinières à nous. Nous nous portons acquéreurs que de poulinières haut de gamme où nous accentuons énormément sur la qualité sportive de ces dernières. Certes, nous avons certaines mères qui n’ont pas fait grand chose mais qui ont des spécificités intéressantes. Nous avons une Pur-sang qu’on aime beaucoup, c’est entre autres la mère de notre tout bon Abou Sim Bel qui n’a que huit ans et qui commence les 1.50m. Elle est sortie des courses de steeple chase et on y a vu un intérêt pour la croiser avec des chevaux qui ont beaucoup d’élévation du garrot. Sinon, le reste de nos juments sont, à minima, déjà sorties sur 1.40m en internationaux.

Nous pouvons citer Granie qui possède un grand nombre de victoires en Coupes du Monde avec Markus FUCHS, ainsi qu’une troisième place dans la finale du Top Ten de Genève en 2004. En 2009, Markus et elle clôturaient leurs deux formidables carrières sportives lors du CSIO de St Gall, salués par une standing ovation de plus de vingt mille personnes. Elle nous a donné plusieurs poulains dont CSIO Bel par Tinka’s Boy (qui vient de rejoindre les écuries de Simon DELESTRE, à retrouver ici, ndlr) dans lequel nous fondons beaucoup d’espoirs.

Markus FUCHS GRANIE DONAUESCHINGEN 2003
Markus FUCHS et Granie, la mère de CSIO Bel, aux championnats d’Europe de 2003 à Donaueschingen © Scoopdyga.com / Pierre COSTABADIE

Nous avons aussi La Toya (photo à la une), multiple gagnante en Coupe du Monde, classée deux fois dans le mythique Grand Prix d’Aix-la-Chapelle, elle aussi avec Markus FUCHS. A dix ans, en 2005, elle est médaillée d’argent par équipes lors des championnats d’Europe. Elle totalise plus d’un million d’euros de gains. C’est une vraie jument, avec un tempérament incroyable. Il faut lui amener des chevaux avec un peu de force et d’amplitude. Elle nous a fait huit poulains par transfert d’embryon, trois l’an passé mais aucun cette année. Elle nous a entre autres permis de faire naître Caen Bel Z, née pendant les Jeux Équestres Mondiaux de Caen !

Sans oublier les toutes bonnes ContessaGrey Martini et Penny Lane. Nous restons sur une petite quantité de poulinières. Nous achetons des embryons, et parfois des foals. Nous avons en effet l’opportunité de voir passer beaucoup de juments à Châtenay et de pouvoir ainsi acquérir de jeunes poulains qui nous intéressent.« 

Quelle préparation mettez vous en place pour lancer vos chevaux dans le monde de la compétition ?

« Nous commençons à les faire sauter vers l’âge de deux ans. Le principe c’est de les faire sauter doucement, de manière pas affolée. Car lorsque vous les préparez pour les présenter à trois ans, vous allez devoir sortir la chambrière et après les cavaliers vont passer un an voir deux ans à essayer de ralentir leurs chevaux de manière à ce que l’obstacle soit un exercice naturel, qui ne déclenche pas de stress. Donc nous ces chevaux-là, nous allons leur faire passer des petits sauts de puce, des choses de ce type pour qu’ils soient vraiment cools. Plus vous élevez des chevaux dans le sang pour que ça aille vite, plus c’est compliqué de les avoir calme sur les barres, c’est pour ça qu’il faut les habituer tranquillement. »

Après Abou Sim BeL, fondez-vous beaucoup d’ESPOIRs en CSIO Bel ?

« Il aura une meilleure carrière sportive que d’étalon je pense, mais rien n’est impossible. Pour l’instant il n’est pas encore approuvé, le problème c’est qu’il sera difficilement approuvable car il a une petite taille. Mais avec ses origines, il n’est pas approuvable dans un stud-book poney. La niche de la jument poney avec ce petit cheval reste une niche pour le moment. Pour l’instant avec CSIO nous nous concentrons sur sa carrière sportive, c’est un cheval d’une grande valeur sportive plus qu’une valeur de reproducteur. Étant donné que le prélèvement est susceptible de bouleverser un peu le tempérament des chevaux, de les déconcentrer, nous attendrons encore quelques années. Pour CSIO c’est d’abord les études avant le plaisir (rires !). »

Propos recueillis par Théo CAVIEZEL et Raphaël GARBOUJ.